{"id":15027,"date":"2025-04-09T22:36:46","date_gmt":"2025-04-09T22:36:46","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=15027"},"modified":"2025-04-09T22:44:47","modified_gmt":"2025-04-09T22:44:47","slug":"tribune","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=15027","title":{"rendered":"Courrier: Dialogue politique ou diversion strat\u00e9gique? Une illusion d\u00e9mocratique en Mauritanie."},"content":{"rendered":"<p>Alors que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique convie, une nouvelle fois, la classe politique mauritanienne \u00e0 un dialogue dit \u00ab inclusif \u00bb, de nombreuses voix s&#8217;\u00e9l\u00e8vent pour questionner l&#8217;opportunit\u00e9, la sinc\u00e9rit\u00e9 et l&#8217;utilit\u00e9 r\u00e9elle de cette initiative. Dans un contexte de stabilit\u00e9 institutionnelle apparente mais de profondes injustices sociales, ce dialogue appara\u00eet davantage comme une man\u0153uvre politique que comme une r\u00e9ponse aux v\u00e9ritables urgences du pays. Faut-il s&#8217;en satisfaire ou oser nommer les priorit\u00e9s oubli\u00e9es ?<\/p>\n<p>Beaucoup de Mauritaniens s&#8217;interrogent aujourd&#8217;hui, parfois avec une inqui\u00e9tude contenue, sur la r\u00e9elle pertinence du dialogue politique inclusif r\u00e9cemment convoqu\u00e9 par le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Dans les salons feutr\u00e9s de la capitale comme dans les quartiers populaires, dans les espaces intellectuels comme sur les r\u00e9seaux sociaux, une m\u00eame question revient avec insistance : pourquoi maintenant ? Et surtout, pour quoi faire ? Les avis sont partag\u00e9s, mais une chose est claire : ce dialogue suscite davantage de suspicion que d&#8217;espoir. Nombreux sont ceux qui y voient une man\u0153uvre politique de circonstance, visant \u00e0 maintenir un \u00e9quilibre de fa\u00e7ade dans un syst\u00e8me qui, en r\u00e9alit\u00e9, continue de concentrer pouvoir, richesse et opportunit\u00e9s entre les mains d&#8217;un cercle restreint d&#8217;initi\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pourtant pas une premi\u00e8re. Le Pr\u00e9sident avait d\u00e9j\u00e0 lanc\u00e9 un dialogue \u00e0 la fin de son premier mandat. Un dialogue annonc\u00e9 en grande pompe, salu\u00e9 par ses partisans comme un acte d&#8217;ouverture, mais qui, dans les faits, n&#8217;a ni apais\u00e9 les tensions ni renforc\u00e9 la transparence du jeu politique. Pire encore, les \u00e9lections qui ont suivi ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par une d\u00e9fiance profonde, avec des accusations de fraudes, de manipulation de r\u00e9sultats et d&#8217;in\u00e9gal acc\u00e8s aux ressources de campagne. Plusieurs partis d&#8217;opposition ont contest\u00e9 le processus \u00e9lectoral, d\u00e9non\u00e7ant une mascarade d\u00e9mocratique soigneusement orchestr\u00e9e. D\u00e8s lors, relancer un dialogue national sans tirer les le\u00e7ons de cette exp\u00e9rience pr\u00e9c\u00e9dente peut appara\u00eetre non seulement comme une fuite en avant, mais aussi comme une strat\u00e9gie d&#8217;usure politique visant \u00e0 d\u00e9samorcer toute contestation sans rien c\u00e9der de l&#8217;essentiel.<\/p>\n<p>D&#8217;autant que la situation politique actuelle ne pr\u00e9sente aucun signe d&#8217;instabilit\u00e9 majeure qui rendrait un tel dialogue indispensable. Le Pr\u00e9sident dispose d&#8217;une majorit\u00e9 confortable au Parlement, contr\u00f4le les principales institutions de la R\u00e9publique, et peut, s&#8217;il le souhaite, engager les r\u00e9formes n\u00e9cessaires dans le cadre du dispositif l\u00e9gal existant. \u00c0 quoi bon, alors, convoquer une \u00e9ni\u00e8me rencontre nationale, sinon pour cr\u00e9er l&#8217;illusion d&#8217;un pouvoir \u00e0 l&#8217;\u00e9coute, tout en consolidant les fondations d&#8217;un syst\u00e8me in\u00e9galitaire et verrouill\u00e9 ?<\/p>\n<p>Pendant que l&#8217;on parle de dialogue, les v\u00e9ritables urgences du pays sont ailleurs \u2013 et elles sont pressantes. La corruption end\u00e9mique gangr\u00e8ne toutes les sph\u00e8res de l&#8217;administration. Elle n&#8217;est plus un simple dysfonctionnement ; elle est devenue une culture, un syst\u00e8me structur\u00e9, une \u00e9conomie parall\u00e8le au service d&#8217;un r\u00e9seau invisible mais omnipr\u00e9sent. Les march\u00e9s publics sont souvent attribu\u00e9s dans l&#8217;opacit\u00e9 la plus totale, par favoritisme ou sur la base d&#8217;arrangements informels entre les \u00e9lites. Une caste \u00e9conomique s&#8217;est form\u00e9e, \u00e9troitement li\u00e9e aux centres de pouvoir politique, accaparant les ressources naturelles, les projets de d\u00e9veloppement, les opportunit\u00e9s de formation et les postes strat\u00e9giques. Ce sont les m\u00eames noms, les m\u00eames cercles, les m\u00eames groupes d&#8217;int\u00e9r\u00eat qui reviennent, mandat apr\u00e8s mandat, ind\u00e9pendamment des promesses de rupture.<br \/>\nFace \u00e0 cette captation organis\u00e9e des richesses nationales, de larges segments de la population vivent un appauvrissement programm\u00e9, m\u00e9thodique, presque institutionnalis\u00e9. Dans les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques, les zones rurales ou les wilayas oubli\u00e9es, le d\u00e9sespoir gagne du terrain. L&#8217;\u00e9cole est sinistr\u00e9e, les centres de sant\u00e9 sont d\u00e9sert\u00e9s faute de moyens, les jeunes sont livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, sans emploi ni perspectives, pendant que d&#8217;autres s&#8217;enrichissent outrageusement dans un silence complice. Cette situation d&#8217;injustice sociale profonde n&#8217;est pas sans cons\u00e9quences. De plus en plus de jeunes, humili\u00e9s par un syst\u00e8me qui les exclut et les m\u00e9prise, commencent \u00e0 envisager la violence comme unique recours. Certains parlent d\u00e9j\u00e0, \u00e0 voix basse, de prendre les armes, non par id\u00e9ologie, mais par d\u00e9sespoir, pour revendiquer une dignit\u00e9 confisqu\u00e9e. C&#8217;est l\u00e0 le vrai danger. Non pas une opposition politique en mal de dialogue, mais une soci\u00e9t\u00e9 fractur\u00e9e, sur le point de basculer dans une radicalisation sourde et diffuse.<\/p>\n<p>Au lieu d&#8217;un dialogue politique r\u00e9p\u00e9titif et creux, les Mauritaniens attendent un d\u00e9bat national courageux sur les vrais d\u00e9fis de la Nation. Voici les th\u00e9matiques prioritaires qu&#8217;ils esp\u00e8rent voir trait\u00e9es dans toute concertation s\u00e9rieuse :<br \/>\nLa lutte contre la corruption syst\u00e9mique, avec la mise en place d&#8217;un parquet financier ind\u00e9pendant, la protection des lanceurs d&#8217;alerte, la transparence sur les contrats publics et les budgets.<br \/>\nLa r\u00e9forme de l&#8217;administration, pour en finir avec les nominations client\u00e9listes, instaurer la m\u00e9ritocratie, et restaurer la comp\u00e9tence dans la fonction publique.<br \/>\nLa justice sociale, par une fiscalit\u00e9 redistributive, la cr\u00e9ation de filets sociaux durables, et l&#8217;acc\u00e8s \u00e9quitable aux services de base dans toutes les wilayas.<br \/>\nL&#8217;\u00e9ducation et l&#8217;emploi des jeunes, en refondant les programmes, en promouvant l&#8217;entrepreneuriat, et en alignant les formations sur les besoins du march\u00e9.<br \/>\nLa sant\u00e9 publique, avec des infrastructures de proximit\u00e9, des m\u00e9dicaments accessibles, et un personnel form\u00e9 et valoris\u00e9.<br \/>\nLa gestion \u00e9quitable des ressources naturelles et fonci\u00e8res, avec une loi sur la transparence extractive et la redistribution des b\u00e9n\u00e9fices au niveau local.<br \/>\nLa r\u00e9forme \u00e9lectorale, pour garantir l&#8217;ind\u00e9pendance r\u00e9elle de la CENI, la s\u00e9curisation des scrutins, et la neutralit\u00e9 de l&#8217;administration.<br \/>\nLa transition \u00e9nerg\u00e9tique et la souverainet\u00e9 alimentaire, \u00e0 travers des investissements dans l&#8217;agriculture durable, l&#8217;irrigation moderne, les \u00e9nergies renouvelables et la r\u00e9silience climatique.<\/p>\n<p>Ce sont ces enjeux-l\u00e0 qui appellent \u00e0 une concertation nationale sinc\u00e8re, multisectorielle, inclusive, pragmatique et orient\u00e9e vers des r\u00e9sultats tangibles.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, il ne suffit pas de proclamer l&#8217;ouverture pour qu&#8217;elle devienne r\u00e9alit\u00e9. Il ne suffit pas d&#8217;organiser un dialogue pour qu&#8217;il soit cr\u00e9dible. Ce qui donne sens \u00e0 une telle initiative, c&#8217;est l&#8217;intention r\u00e9elle qui la porte, la m\u00e9thode adopt\u00e9e, la sinc\u00e9rit\u00e9 du processus, la diversit\u00e9 des voix convoqu\u00e9es et, surtout, la volont\u00e9 d&#8217;en tirer des actions concr\u00e8tes. Si le pouvoir n&#8217;est pas pr\u00eat \u00e0 renoncer \u00e0 ses privil\u00e8ges, \u00e0 ouvrir les centres de d\u00e9cision, \u00e0 rendre compte et \u00e0 \u00e9couter r\u00e9ellement les aspirations du peuple, alors ce dialogue ne sera qu&#8217;un th\u00e9\u00e2tre de plus dans un syst\u00e8me qui a fait de la mise en sc\u00e8ne d\u00e9mocratique une sp\u00e9cialit\u00e9.<br \/>\nLe peuple mauritanien m\u00e9rite mieux. Il m\u00e9rite un \u00c9tat juste, \u00e9quitable, efficace, et au service de tous. Il m\u00e9rite que les voix des oubli\u00e9s, des exclus, des invisibles soient entendues, non dans une salle de conf\u00e9rence climatis\u00e9e, mais dans les choix budg\u00e9taires, les politiques publiques, les actes concrets. Il m\u00e9rite, en somme, que le mot &#8220;dialogue&#8221; retrouve sa dignit\u00e9 et sa port\u00e9e historique.<\/p>\n<p>Par Haroun Rabani \u2013 Ancien officier, analyste et observateur politique<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique convie, une nouvelle fois, la classe politique mauritanienne \u00e0 un dialogue dit \u00ab inclusif \u00bb, de nombreuses voix s&#8217;\u00e9l\u00e8vent pour questionner l&#8217;opportunit\u00e9, la sinc\u00e9rit\u00e9 et l&#8217;utilit\u00e9 r\u00e9elle de cette initiative. Dans un contexte de stabilit\u00e9 institutionnelle apparente mais de profondes injustices sociales, ce dialogue appara\u00eet davantage comme une &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":13493,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18,19],"tags":[],"class_list":["post-15027","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualites","category-tribune"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15027","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15027"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15027\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15032,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/15027\/revisions\/15032"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/13493"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15027"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15027"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15027"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}