{"id":16139,"date":"2025-06-01T12:50:05","date_gmt":"2025-06-01T12:50:05","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=16139"},"modified":"2025-06-01T12:59:32","modified_gmt":"2025-06-01T12:59:32","slug":"marges-de-verite-quand-la-joie-fond-en-larmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=16139","title":{"rendered":"Marges de v\u00e9rit\u00e9: Quand la joie fond en larmes !"},"content":{"rendered":"<p>A\u00efssata laissa couler une larme \u00e0 Abidjan, alors que Sidi Ould Tah acc\u00e9dait au sommet de la Banque Africaine de D\u00e9veloppement, ce ne fut pas seulement l\u2019\u00e9motion d\u2019un moment qui s\u2019exprima, mais la r\u00e9activation d\u2019un arch\u00e9type ancestral : celui du buk\u0101\u02be \u02bfala al-\u1e6dal\u0101l, le pleur sur les ruines, transfigur\u00e9 ici en pleur d\u2019accomplissement.<br \/>\nDans l\u2019univers hassanien, la larme est un langage, une inscription et une liturgie. Qu\u2019elle soit vers\u00e9e sur la poussi\u00e8re d\u2019un campement d\u00e9sert\u00e9, sur les pierres d\u2019un lieu hant\u00e9 par l\u2019absence, ou sur le souvenir d\u2019un regard entrevu, la larme est toujours plus que liquide : elle est signification.<br \/>\nMais il arrive, rarement, que la larme ne soit ni de peine ni de perte. Celle d\u2019A\u00efssata appartient \u00e0 cette cat\u00e9gorie que la rh\u00e9torique arabe appelle dam\u02bfat al-intis\u0101r \u2014 la larme de l\u2019accomplissement. C\u2019est une larme verticale, qui ne descend pas du c\u0153ur vers le sol, mais remonte des profondeurs de l\u2019Histoire vers le ciel de la dignit\u00e9.<br \/>\nCe fut cela, la larme d\u2019Abidjan. Elle ne disait pas seulement la joie d\u2019un instant. Elle pleurait le long chemin parcouru. Elle saluait tous ceux qui n\u2019avaient pas vu ce jour.<br \/>\nLes anciens po\u00e8tes hassaniens ont codifi\u00e9 les larmes. Tant\u00f4t pr\u00e9lude nostalgique aux po\u00e8mes de guerre ; tant\u00f4t lamentation subtile sur l\u2019aim\u00e9e absente ; tant\u00f4t plainte mystique sur l\u2019\u00e9loignement. A\u00efssata, par son geste muet, inscrit son \u00e9motion dans cette grammaire antique, mais elle y ajoute une modulation contemporaine : la larme de la victoire partag\u00e9e.<br \/>\nEn ce sens, cette goutte sal\u00e9e contient la Mauritanie enti\u00e8re. Elle est nationale, non parce qu\u2019elle serait institutionnelle, mais parce qu\u2019elle \u00e9pouse la respiration collective du peuple. Elle ne pleure pas une perte, elle c\u00e9l\u00e8bre un seuil franchi.<br \/>\nA\u00efssata n\u2019est pas une fonctionnaire du symbole. Elle n\u2019a pas attendu les cam\u00e9ras pour verser cette larme. Elle l\u2019a laiss\u00e9e na\u00eetre au bord des yeux. Cette sinc\u00e9rit\u00e9 conf\u00e8re \u00e0 son geste une autorit\u00e9 symbolique que m\u00eame les grands discours ne sauraient atteindre.<br \/>\nSa larme est h\u00e9ritage. Un legs immat\u00e9riel que chaque citoyen peut recueillir, non pour le conserver dans le formol du souvenir, mais pour en faire un levain d\u2019engagement. Car servir, nous disait Ousmane Mamoudou Kane, n\u2019est pas une posture, mais une dette. Et A\u00efssata, en pleurant, a sold\u00e9 une part de la dette de m\u00e9moire contract\u00e9e par des d\u00e9cennies d\u2019attente, de sacrifices et d\u2019esp\u00e9rances tenaces.<br \/>\nOn a trop souvent r\u00e9duit l\u2019histoire \u00e0 des discours, des dates et des bilans. Pourtant, ce sont des gestes minuscules, comme celui-ci, qui la constituent dans son intensit\u00e9 humaine. Cette larme n\u2019est pas un fait divers \u00e9motionnel. C\u2019est une structure narrative en soi. Elle appelle \u00e0 \u00eatre dite, chant\u00e9e, comment\u00e9e. Les po\u00e8tes hassaniens ne s\u2019y tromperont pas : il leur appartient d\u00e9sormais de faire de cette larme un \u1e6dal\u0101l inverse \u2013 non la ruine abandonn\u00e9e, mais la pierre d\u2019angle d\u2019un \u00e9difice \u00e9thique nouveau.<br \/>\nDans cette \u00e9poque satur\u00e9e de bruit, de bruitage et de brouhaha, la larme d\u2019A\u00efssata nous rappelle que l\u2019\u00e9motion authentique, quand elle est ancr\u00e9e dans l\u2019histoire, devient transmission.<br \/>\nElle appartient d\u00e9sormais \u00e0 tous. Elle est notre larme. Elle s\u2019est d\u00e9pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9toffe invisible qui unit les vivants aux disparus, les vainqueurs aux r\u00eaveurs, les anciens aux enfants.<br \/>\nEt si l\u2019on devait un jour \u00e9crire l\u2019histoire intime de notre diplomatie, de notre patience nationale, de nos fid\u00e9lit\u00e9s, cette larme en serait la pr\u00e9face.<\/p>\n<p>Chronique Mohamed Ould Echriv Echriv<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A\u00efssata laissa couler une larme \u00e0 Abidjan, alors que Sidi Ould Tah acc\u00e9dait au sommet de la Banque Africaine de D\u00e9veloppement, ce ne fut pas seulement l\u2019\u00e9motion d\u2019un moment qui s\u2019exprima, mais la r\u00e9activation d\u2019un arch\u00e9type ancestral : celui du buk\u0101\u02be \u02bfala al-\u1e6dal\u0101l, le pleur sur les ruines, transfigur\u00e9 ici en pleur d\u2019accomplissement. 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