{"id":19354,"date":"2025-11-24T19:00:52","date_gmt":"2025-11-24T19:00:52","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=19354"},"modified":"2025-11-24T18:32:40","modified_gmt":"2025-11-24T18:32:40","slug":"19354","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=19354","title":{"rendered":"S\u00e9n\u00e9gal: la crise que tout le monde redoutait"},"content":{"rendered":"<p>A observer ce qui se d\u00e9roule aujourd\u2019hui au sommet de l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais, entre un Premier ministre bouillonnant comme Ousmane Sonko et un Pr\u00e9sident Bassirou Diomaye Faye d\u2019un calme presque imperturbable, j\u2019ai le sentiment d\u2019assister \u00e0 l\u2019une des crises politiques les plus r\u00e9v\u00e9latrices de la trajectoire r\u00e9cente du S\u00e9n\u00e9gal. Les deux hommes, autrefois fr\u00e8res de lutte, compagnons de route ins\u00e9parables, avaient construit ensemble ce qui allait devenir l\u2019un des mouvements politiques les plus puissants de la derni\u00e8re d\u00e9cennie : le PASTEF; Parti des Patriotes africains du S\u00e9n\u00e9gal pour le travail, l\u2019\u00e9thique et la fraternit\u00e9, fond\u00e9 en janvier 2014 par une g\u00e9n\u00e9ration de cadres d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 rompre avec les pratiques politiques traditionnelles. Leur histoire commune, forg\u00e9e dans les sacrifices, les arrestations, la prison, et surtout le sang vers\u00e9 par leurs jeunes militants, avait conduit en 2024 \u00e0 une victoire \u00e9lectorale aussi symbolique que strat\u00e9gique : l\u2019accession au pouvoir d\u2019un duo incarnant pour beaucoup la renaissance du S\u00e9n\u00e9gal.<br \/>\nPourtant, rien n\u2019est plus fragile qu\u2019un r\u00eave devenu pouvoir. Et ce qui se joue aujourd\u2019hui n\u2019est que la mat\u00e9rialisation d\u2019une tension latente, que certains ; dont moi-m\u00eame ; avaient vue venir d\u00e8s le lendemain de leur triomphe. Lorsque Bassirou Diomaye Faye, encore en prison quelques jours avant l\u2019\u00e9lection, devint pr\u00e9sident le 24 mars 2024, il d\u00e9cida naturellement de nommer Sonko Premier ministre. Ce geste semblait sceller leur solidarit\u00e9 historique, mais il inaugurait en r\u00e9alit\u00e9 un dilemme : comment deux figures charismatiques, forg\u00e9es dans la contestation et port\u00e9es par une m\u00eame l\u00e9gitimit\u00e9 populaire, allaient-elles cohabiter dans l\u2019exercice concret du pouvoir ?<br \/>\nJ\u2019avais pourtant exprim\u00e9, d\u00e8s leur victoire, une mise en garde qui se voulait amicale : celle de conseiller Ousmane Sonko de ne pas entrer imm\u00e9diatement dans la machine gouvernementale, de ne pas se pr\u00e9cipiter \u00ab au c\u0153ur de la besogne \u00bb, l\u00e0 o\u00f9 les frustrations, les compromis et les contraintes budg\u00e9taires ont toujours rattrap\u00e9 m\u00eame les dirigeants les plus sinc\u00e8res. Je l\u2019avais dit en toute franchise : Sonko aurait eu tout \u00e0 gagner \u00e0 pr\u00e9sider l\u2019Assembl\u00e9e nationale, \u00e0 demeurer le chef incontest\u00e9 du PASTEF, et \u00e0 rester la figure politique majeure capable d\u2019appuyer le pr\u00e9sident tout en gardant sa libert\u00e9, sa force critique et sa stature d\u2019alternative. Car, en Afrique comme ailleurs, gouverner expose, gouverner use, gouverner fragilise , gouverner d\u00e9\u00e7oit souvent plus vite qu\u2019il ne transforme. Et il aurait \u00e9t\u00e9 sage de laisser \u00e0 Diomaye la lourde t\u00e2che de construire, tandis que Sonko conservait l\u2019aura de celui qui veille, qui guide, qui corrige, qui incarne l\u2019horizon.<br \/>\nOr, ce qui arrive aujourd\u2019hui au S\u00e9n\u00e9gal \u00e9tait largement pr\u00e9visible. Une crise ouverte \u00e9clate d\u00e9sormais entre le pr\u00e9sident et son Premier ministre. Les tensions, d\u2019abord feutr\u00e9es, se sont mu\u00e9es en affrontement politique assum\u00e9, au point que la presse r\u00e9gionale et internationale parle de \u00ab guerre ouverte \u00bb au sommet. Les raisons sont multiples : rivalit\u00e9s d\u2019influence au sein du PASTEF, divergences strat\u00e9giques, soup\u00e7ons autour des intentions de Diomaye pour 2029, ambition intacte de Sonko, impatience d\u2019une jeunesse qui veut tout, tout de suite, et surtout la nature m\u00eame du pouvoir s\u00e9n\u00e9galais, o\u00f9 chaque d\u00e9cision engage un \u00e9quilibre subtile entre loyaut\u00e9 historique, l\u00e9gitimit\u00e9 populaire, exigences sociales et contraintes institutionnelles. L\u2019atmosph\u00e8re s\u2019est d\u2019autant plus alourdie que certains acteurs influents, comme Mimi Tour\u00e9, ancienne premi\u00e8re ministre de Macky Sall, reviennent en force dans l\u2019orbite pr\u00e9sidentielle, alimentant les critiques internes qui craignent un repositionnement sid\u00e9rant de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat.<br \/>\nMais cette crise ne doit pas \u00eatre lue isol\u00e9ment. Elle s\u2019inscrit dans une conjoncture ouest-africaine o\u00f9 les lignes bougent \u00e0 une vitesse impressionnante. Entre le sentiment antifran\u00e7ais croissant, les coups d\u2019\u00c9tat successifs au Sahel, les r\u00e9orientations g\u00e9opolitiques, les pressions \u00e9conomiques, la dette publique lourde h\u00e9rit\u00e9e du r\u00e9gime pr\u00e9c\u00e9dent, les attentes immenses de la jeunesse et les injonctions des institutions financi\u00e8res internationales, le S\u00e9n\u00e9gal se retrouve dans un moment o\u00f9 chaque pas doit \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment calcul\u00e9. Le moindre faux mouvement peut rallumer les braises d\u2019une contestation sociopolitique profonde. Les jeunes militants qui ont port\u00e9 le PASTEF au pouvoir ne sont pas simplement un \u00e9lectorat : ils incarnent une exigence historique. Et leur d\u00e9sillusion pourrait \u00eatre rapide si les r\u00e9sultats se font attendre.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 tout le paradoxe : le S\u00e9n\u00e9gal, consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00eelot de stabilit\u00e9 d\u00e9mocratique dans un environnement r\u00e9gional secou\u00e9, se retrouve aujourd\u2019hui confront\u00e9 \u00e0 une \u00e9preuve interne qui pourrait influencer tout l\u2019\u00e9quilibre politique de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest. Le duo Sonko\u2013Diomaye symbolisait une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de leadership africain, mais il d\u00e9couvre \u00e0 sa mani\u00e8re que le pouvoir est un terrain min\u00e9 o\u00f9 les alliances de lutte ne se superposent pas ais\u00e9ment aux logiques de gouvernance.<br \/>\nJe garde la conviction que cette crise n\u2019est pas une fatalit\u00e9. Elle peut devenir une opportunit\u00e9 si les deux hommes acceptent d\u2019op\u00e9rer un retour strat\u00e9gique, de clarifier leurs r\u00f4les, de red\u00e9finir le pacte qui les unissait, et de placer l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur du pays au-dessus de leurs agendas respectifs. Mais elle peut \u00e9galement s\u2019aggraver, fragmenter le PASTEF, ouvrir la voie \u00e0 des recompositions brutales, ou nourrir les forces r\u00e9trogrades qui guettent chaque faille pour revenir sur le devant de la sc\u00e8ne.<br \/>\nEn v\u00e9rit\u00e9, ce qui se passe aujourd\u2019hui n\u2019est pas seulement un conflit entre deux personnalit\u00e9s : c\u2019est le choc entre un id\u00e9al de gouvernance vertueuse et la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un pouvoir complexe, contraignant, impitoyable. C\u2019est la mat\u00e9rialisation du risque que je craignais d\u00e8s le d\u00e9but : celui de voir Sonko perdre trop vite l\u2019altitude politique qui faisait de lui l\u2019\u00e2me vive du mouvement. Car le pouvoir, lorsqu\u2019il est exerc\u00e9 trop t\u00f4t, trop directement et dans un environnement aussi charg\u00e9, peut engloutir m\u00eame les figures les plus solides.<br \/>\nEt c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que j\u2019avais conseill\u00e9 \u00e0 Sonko de rester en hauteur, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Assembl\u00e9e nationale et du parti, pour demeurer l\u2019alternative, la voix forte, l\u2019aiguillon indispensable, plut\u00f4t que de s\u2019exposer imm\u00e9diatement aux turbulences gouvernementales. Aujourd\u2019hui, alors que le S\u00e9n\u00e9gal traverse l\u2019un des moments les plus d\u00e9licats de son histoire r\u00e9cente, il appara\u00eet \u00e9vident que cette prudence strat\u00e9gique aurait peut-\u00eatre permis de pr\u00e9server l\u2019\u00e9quilibre, de consolider le duo, et d\u2019\u00e9viter que le r\u00eave collectif ne se transforme, si t\u00f4t, en confrontation interne.<\/p>\n<p>Pour terminer je voudrais rappeler  que nous, en Mauritanie, suivons cette situation avec une attention toute particuli\u00e8re, car nous souhaitons profond\u00e9ment la stabilit\u00e9, la paix et la pleine r\u00e9ussite du S\u00e9n\u00e9gal, pays voisin et peuple jumeau. Et je veux saluer ici le pr\u00e9sident Mohamed Cheikh El Ghazouani, qui n\u2019a cess\u00e9 d\u2019exprimer, avec sagesse et constance, son attachement \u00e0 ce que le S\u00e9n\u00e9gal soit \u00e9pargn\u00e9 par toute forme de crise. Cette position n\u2019est pas seulement diplomatique : elle traduit une conscience sinc\u00e8re des liens historiques, \u00e9conomiques, humains et s\u00e9curitaires qui unissent nos deux nations.<\/p>\n<p>Haroun Rabani<br \/>\nharounrab@gmail.com<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A observer ce qui se d\u00e9roule aujourd\u2019hui au sommet de l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais, entre un Premier ministre bouillonnant comme Ousmane Sonko et un Pr\u00e9sident Bassirou Diomaye Faye d\u2019un calme presque imperturbable, j\u2019ai le sentiment d\u2019assister \u00e0 l\u2019une des crises politiques les plus r\u00e9v\u00e9latrices de la trajectoire r\u00e9cente du S\u00e9n\u00e9gal. 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