{"id":19826,"date":"2025-12-26T18:17:41","date_gmt":"2025-12-26T18:17:41","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=19826"},"modified":"2025-12-26T18:17:41","modified_gmt":"2025-12-26T18:17:41","slug":"tribune-le-labyrinthe-administratif-mauritanien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=19826","title":{"rendered":"Tribune: Le labyrinthe administratif mauritanien"},"content":{"rendered":"<p>La semaine derni\u00e8re, j\u2019ai entam\u00e9 aupr\u00e8s du minist\u00e8re de la P\u00eache une d\u00e9marche pourtant banale : le renouvellement d\u2019une licence. Une proc\u00e9dure administrative ordinaire, encadr\u00e9e par des textes, suppos\u00e9e \u00eatre fluide, rationnelle et pr\u00e9visible. Je me suis pourtant retrouv\u00e9 plong\u00e9 dans un v\u00e9ritable labyrinthe administratif, fait de circuits interminables, de bureaux qui se renvoient la responsabilit\u00e9, d\u2019instructions orales contradictoires, d\u2019attentes sans justification et d\u2019orientations floues. Une trajectoire sans issue claire, o\u00f9 l\u2019usager avance \u00e0 t\u00e2tons, sans rep\u00e8res ni garanties. C\u2019est dans ce moment pr\u00e9cis que le slogan si souvent brandi : \u00ab une administration proche du citoyen \u00bb m\u2019est apparu pour ce qu\u2019il est trop souvent : une formule creuse, d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.<br \/>\nEn Mauritanie, la distance entre l\u2019administration et le citoyen n\u2019est pas une perception isol\u00e9e ni un ressenti personnel ; elle constitue une r\u00e9alit\u00e9 quotidienne, profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans les pratiques, les comportements et l\u2019organisation m\u00eame de l\u2019\u00c9tat. Cette distance, faite de lenteurs, d\u2019opacit\u00e9, d\u2019indiff\u00e9rence parfois, et d\u2019inaccessibilit\u00e9 souvent, engendre une frustration sociale diffuse mais profonde. Elle installe chez le citoyen le sentiment que ses droits ne sont pas garantis par la loi, mais conditionn\u00e9s par sa capacit\u00e9 \u00e0 naviguer dans l\u2019informel, \u00e0 contourner les obstacles ou \u00e0 mobiliser des relais. D\u00e8s lors, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des services pourtant l\u00e9gitimes et l\u00e9galement acquis ne rel\u00e8ve plus du droit, mais de la d\u00e9brouille, de l\u2019intervention, de l\u2019intercession, voire de la corruption.<br \/>\nDans ce contexte, obtenir un simple document d\u2019\u00e9tat civil ; acte de naissance, certificat de r\u00e9sidence, carte d\u2019identit\u00e9 ; peut devenir un parcours d\u2019\u00e9puisement et d\u2019humiliation. Faute d\u2019un accueil digne, de proc\u00e9dures claires et de d\u00e9lais respect\u00e9s, le citoyen est pouss\u00e9 \u00e0 \u00ab trouver quelqu\u2019un \u00bb, \u00e0 solliciter un agent, un notable, un \u00e9lu local, un parent influent ou un interm\u00e9diaire officieux. Ce qui devrait \u00eatre automatique devient n\u00e9gociable ; ce qui rel\u00e8ve de la norme juridique se transforme en faveur personnelle. Face \u00e0 l\u2019administration la plus \u00e9l\u00e9mentaire, l\u2019individu se sent d\u00e9pendant, vuln\u00e9rable, parfois m\u00eame redevable.<br \/>\nCette logique s\u2019\u00e9tend bien au-del\u00e0 des papiers administratifs. L\u2019acc\u00e8s au foncier, aux terrains urbains ou ruraux, aux licences, aux autorisations d\u2019exercer, ob\u00e9it trop souvent \u00e0 des circuits parall\u00e8les o\u00f9 la relation supplante la r\u00e8gle. Dans le domaine de la sant\u00e9, l\u2019h\u00f4pital public, cens\u00e9 incarner l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant le soin, devient un espace o\u00f9 l\u2019intervention personnelle peut conditionner la qualit\u00e9 de l\u2019accueil, la rapidit\u00e9 de la prise en charge, voire l\u2019acc\u00e8s m\u00eame aux soins. En mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, l\u2019inscription, l\u2019orientation, l\u2019affectation, et parfois m\u00eame la r\u00e9ussite administrative exigent une forme d\u2019\u00ab \u00e9quilibration sociale \u00bb, faite de recommandations, de m\u00e9diations informelles ou de pressions silencieuses.<br \/>\nCette situation n\u2019est pas seulement injuste ; elle est profond\u00e9ment corrosive pour l\u2019\u00c9tat. Elle \u00e9rode la confiance publique, banalise la corruption, l\u00e9gitime le passe-droit et installe une culture de r\u00e9signation dans laquelle le citoyen ne revendique plus ses droits, mais cherche des raccourcis. L\u2019administration, au lieu d\u2019\u00eatre un pilier de l\u2019ordre r\u00e9publicain, devient un obstacle \u00e0 contourner. Plus elle est distante, plus elle fabrique de l\u2019informel ; plus elle est opaque, plus elle nourrit les r\u00e9seaux d\u2019influence.<br \/>\nS\u2019approcher r\u00e9ellement du citoyen, dans ces conditions, ne peut se r\u00e9duire \u00e0 un slogan, \u00e0 une r\u00e9forme de fa\u00e7ade ou \u00e0 une communication institutionnelle. C\u2019est une rupture de fond qui s\u2019impose : rupture avec une culture administrative qui confond autorit\u00e9 et froideur, pouvoir et \u00e9loignement. Une administration proche est une administration qui accueille, qui explique, qui respecte, qui traite tous les citoyens sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 et qui garantit l\u2019acc\u00e8s effectif aux droits sans conditions implicites. Tant que cette transformation ne sera pas engag\u00e9e avec lucidit\u00e9 et courage, la frustration continuera de produire ses effets pervers, et le citoyen, faute de mieux, continuera \u00e0 chercher ailleurs ce que l\u2019\u00c9tat lui doit pourtant de plein droit.<\/p>\n<p>Il est aujourd\u2019hui indispensable que cette r\u00e9alit\u00e9 soit regard\u00e9e en face au plus haut sommet de l\u2019\u00c9tat. Il revient au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique et \u00e0 son Premier ministre d\u2019instruire clairement, fermement et sans ambigu\u00eft\u00e9 l\u2019ensemble des ministres, des administrations centrales et d\u00e9concentr\u00e9es, afin que le principe d\u2019une administration r\u00e9ellement proche du citoyen cesse d\u2019\u00eatre un slogan et devienne une pratique effective, mesurable et opposable. Cela suppose des instructions pr\u00e9cises, des proc\u00e9dures simplifi\u00e9es, des d\u00e9lais contraignants, un devoir d\u2019accueil et de redevabilit\u00e9, ainsi que des m\u00e9canismes de contr\u00f4le et de sanction en cas de manquements. Sans cette impulsion politique forte, incarn\u00e9e et suivie d\u2019effets concrets, l\u2019administration continuera d\u2019\u00e9loigner le citoyen, de nourrir la frustration et de pousser vers l\u2019informel ce qui devrait relever du droit. Rendre l\u2019administration accessible, juste et humaine n\u2019est pas seulement une r\u00e9forme technique : c\u2019est un acte d\u2019autorit\u00e9 r\u00e9publicaine et un imp\u00e9ratif de confiance nationale.<\/p>\n<p>Haroun Rabani<br \/>\nharounrab@gmail.com<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La semaine derni\u00e8re, j\u2019ai entam\u00e9 aupr\u00e8s du minist\u00e8re de la P\u00eache une d\u00e9marche pourtant banale : le renouvellement d\u2019une licence. Une proc\u00e9dure administrative ordinaire, encadr\u00e9e par des textes, suppos\u00e9e \u00eatre fluide, rationnelle et pr\u00e9visible. Je me suis pourtant retrouv\u00e9 plong\u00e9 dans un v\u00e9ritable labyrinthe administratif, fait de circuits interminables, de bureaux qui se renvoient la &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":19605,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18,19],"tags":[],"class_list":["post-19826","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualites","category-tribune"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19826","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=19826"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19826\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19827,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19826\/revisions\/19827"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/19605"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19826"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19826"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ladepeche.mr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19826"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}