{"id":20218,"date":"2026-01-24T09:23:27","date_gmt":"2026-01-24T09:23:27","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=20218"},"modified":"2026-01-24T09:26:10","modified_gmt":"2026-01-24T09:26:10","slug":"ahmed-salem-ould-bouboutt-le-juriste-qui-enferma-le-pouvoir-dans-la-constitution-et-lia-letat-a-la-parole-donnee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=20218","title":{"rendered":"Ahmed Salem Ould Bouboutt: Le juriste qui enferma le pouvoir dans la Constitution et lia l\u2019\u00c9tat \u00e0 la parole donn\u00e9e"},"content":{"rendered":"<div dir=\"auto\">Il est des hommes dont la disparition ne se mesure ni \u00e0 la bri\u00e8vet\u00e9 d\u2019un hommage officiel ni \u00e0 l\u2019\u00e9motion d\u2019un instant, mais \u00e0 la profondeur du vide intellectuel qu\u2019ils laissent dans les fondations m\u00eames de l\u2019\u00c9tat. Le Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt appartient \u00e0 cette lign\u00e9e rare des b\u00e2tisseurs silencieux, de ceux qui n\u2019\u00e9crivent pas pour l\u2019actualit\u00e9, mais pour la dur\u00e9e, et dont l\u2019\u0153uvre continue d\u2019agir longtemps apr\u00e8s que la voix s\u2019est tue.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">N\u00e9 \u00e0 Atar le 26 octobre 1956, au sein d\u2019une famille mauritanienne illustre par son h\u00e9ritage guerrier autant que par son enracinement ancien dans l\u2019\u00e9rudition de la chariaa, Ahmed Salem Ould Bouboutt fut tr\u00e8s t\u00f4t la synth\u00e8se accomplie de deux noblesses : celle de l\u2019honneur et celle du savoir. De cette double filiation naquit un juriste d\u2019exception, pour qui le droit ne fut jamais une technique froide, mais une \u00e9thique appliqu\u00e9e au pouvoir.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Son parcours universitaire, jalonn\u00e9 d\u2019excellence, le conduisit des universit\u00e9s s\u00e9n\u00e9galaises et fran\u00e7aises jusqu\u2019aux plus hautes sph\u00e8res de la doctrine publiciste. \u00c9l\u00e8ve remarqu\u00e9, puis chercheur confirm\u00e9, encadr\u00e9 par les plus grands ma\u00eetres du droit public fran\u00e7ais, il soutint en 1984 une th\u00e8se de Doctorat d\u2019\u00c9tat devenue classique, avant de r\u00e9ussir le concours d\u2019agr\u00e9gation en 1988. Mais c\u2019est surtout par son choix de servir la Mauritanie qu\u2019il donna toute sa port\u00e9e \u00e0 son savoir.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">\u00c0 la Facult\u00e9 des sciences juridiques et \u00e9conomiques de Nouakchott, qu\u2019il accompagna d\u00e8s sa gen\u00e8se, il forma des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9tudiants et produisit une \u0153uvre doctrinale majeure, \u00e0 la fois rigoureuse, sobre et profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans les r\u00e9alit\u00e9s institutionnelles du pays. Discret jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effacement, il pr\u00e9f\u00e9ra toujours la solidit\u00e9 du raisonnement \u00e0 l\u2019\u00e9clat m\u00e9diatique.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Mais l\u2019une de ses contributions les plus d\u00e9cisives \u2014 et sans doute la plus m\u00e9connue du grand public \u2014 demeure son r\u00f4le central dans la mise en place du verrou constitutionnel garantissant l\u2019alternance d\u00e9mocratique au pouvoir en Mauritanie.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">Apr\u00e8s le renversement du r\u00e9gime de Maaouya Ould Sid\u2019Ahmed Taya en ao\u00fbt 2005, la Mauritanie entra dans une phase de refondation politique. Des journ\u00e9es de concertation nationales furent organis\u00e9es en octobre 2005, r\u00e9unissant la classe politique et les meilleurs experts du pays. Un consensus se dessina rapidement : il fallait rompre d\u00e9finitivement avec le cycle des coups d\u2019\u00c9tat, \u00e9loigner l\u2019institution militaire du pouvoir et garantir l\u2019alternance pacifique par le droit.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">La t\u00e2che de cette ing\u00e9nierie constitutionnelle fut confi\u00e9e au Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt. En apparence, la mission semblait simple : limiter le nombre de mandats pr\u00e9sidentiels. Mais Bouboutt savait que, dans des contextes marqu\u00e9s par l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 constitutionnelle, le texte seul ne suffit jamais.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Il con\u00e7ut alors ce que l\u2019on peut appeler, sans exag\u00e9ration, l\u2019architecture la plus sophistiqu\u00e9e de protection de l\u2019alternance jamais introduite dans une Constitution mauritanienne.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">Un premier verrou fut pos\u00e9 \u00e0 travers l\u2019article 28 : le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ne peut \u00eatre r\u00e9\u00e9lu qu\u2019une seule fois. Mais conscient de la fragilit\u00e9 de cette disposition face aux app\u00e9tits du pouvoir, Bouboutt y ajouta un verrou externe, inscrit \u00e0 l\u2019article 99, interdisant toute r\u00e9vision constitutionnelle portant atteinte au principe de l\u2019alternance d\u00e9mocratique et \u00e0 la limitation des mandats.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\">Cependant, fid\u00e8le \u00e0 son g\u00e9nie de juriste r\u00e9aliste, il comprit que m\u00eame ce double blindage pouvait \u00eatre contourn\u00e9 : il suffisait de lever d\u2019abord l\u2019interdiction de r\u00e9vision pour revenir ensuite sur la limitation des mandats. Le danger, identifia-t-il lucidement, ne venait pas de l\u2019ext\u00e9rieur du syst\u00e8me, mais de son gardien m\u00eame.<\/div>\n<div dir=\"auto\">C\u2019est alors que se manifesta la part <strong>la plus audacieuse et la plus originale de sa pens\u00e9e : l\u2019introduction d\u2019un troisi\u00e8me verrou, interne, moral et personnel<\/strong>.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Ce verrou prit la forme du serment pr\u00e9sidentiel, inscrit \u00e0 l\u2019article 29 de la Constitution. Un serment in\u00e9dit dans l\u2019histoire constitutionnelle compar\u00e9e, que la doctrine a justement qualifi\u00e9 d\u2019invention mauritanienne. Le Pr\u00e9sident \u00e9lu y jure, la main pos\u00e9e sur le Coran, non seulement de respecter la Constitution, mais surtout de ne jamais initier ni soutenir, directement ou indirectement, aucune r\u00e9vision des dispositions relatives \u00e0 la dur\u00e9e et au renouvellement de son mandat.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Par cet acte, Ahmed Salem Ould Bouboutt transforma la limitation des mandats en une norme doublement sanctuaris\u00e9e : juridiquement verrouill\u00e9e et moralement consacr\u00e9e. Le Pr\u00e9sident se trouvait li\u00e9 non seulement par le droit positif, mais par sa parole donn\u00e9e devant Allah , le peuple et l\u2019Histoire. Toute tentative de troisi\u00e8me mandat devenait d\u00e8s lors non seulement une fraude constitutionnelle, mais un parjure public, une d\u00e9ch\u00e9ance morale et une perte irr\u00e9m\u00e9diable de l\u00e9gitimit\u00e9.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Ainsi, par un triptyque remarquable \u2014 texte, intangibilit\u00e9 et serment \u2014 Bouboutt enferma le pouvoir dans la Constitution et rendit sa transgression politiquement co\u00fbteuse, juridiquement contestable et moralement infamante.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Adopt\u00e9e par r\u00e9f\u00e9rendum en juin 2006 avec une adh\u00e9sion populaire massive, cette architecture constitutionnelle fit na\u00eetre un immense espoir. La Mauritanie fut alors per\u00e7ue comme un mod\u00e8le d\u00e9mocratique \u00e9mergent, suscitant confiance int\u00e9rieure et soutien international.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Que cet espoir ait \u00e9t\u00e9 plus tard fragilis\u00e9 par les hommes n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 la grandeur de l\u2019\u0153uvre. Car une Constitution peut \u00eatre viol\u00e9e, mais elle ne peut \u00eatre innocente : la faute incombe toujours \u00e0 ceux qui la trahissent, jamais \u00e0 ceux qui l\u2019ont pens\u00e9e avec honn\u00eatet\u00e9.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Le Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Nouakchott le 10 juillet 2018, laisse ainsi bien plus qu\u2019une \u0153uvre doctrinale : il l\u00e8gue \u00e0 la Mauritanie une le\u00e7on de lucidit\u00e9 constitutionnelle. Il nous a appris que le pouvoir ne se civilise pas par la seule force des textes, mais par l\u2019encha\u00eenement volontaire de la puissance \u00e0 la norme, et de la norme \u00e0 la conscience.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Il n\u2019a pas seulement enseign\u00e9 le droit constitutionnel.<\/div>\n<div dir=\"auto\">Il a tent\u00e9, avec une \u00e9l\u00e9gance rare, d\u2019en faire une barri\u00e8re contre l\u2019oubli, l\u2019arbitraire et l\u2019\u00e9ternisation du pouvoir.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\"><strong>Par Sidi Mohamed Taleb Brahim<\/strong><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des hommes dont la disparition ne se mesure ni \u00e0 la bri\u00e8vet\u00e9 d\u2019un hommage officiel ni \u00e0 l\u2019\u00e9motion d\u2019un instant, mais \u00e0 la profondeur du vide intellectuel qu\u2019ils laissent dans les fondations m\u00eames de l\u2019\u00c9tat. 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