{"id":22043,"date":"2026-05-19T10:15:20","date_gmt":"2026-05-19T10:15:20","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=22043"},"modified":"2026-05-19T09:43:42","modified_gmt":"2026-05-19T09:43:42","slug":"citoyennete-ou-partage-des-quotas-quel-chemin-pour-la-mauritanie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=22043","title":{"rendered":"Citoyennet\u00e9 ou partage des quotas : quel chemin pour la Mauritanie ?"},"content":{"rendered":"<p>Les crises les plus profondes qui traversent les nations ne sont pas toujours celles qui se lisent dans les chiffres de la croissance, les tensions politiques ou les d\u00e9faillances institutionnelles. Les plus redoutables sont souvent celles qui atteignent l\u2019id\u00e9e m\u00eame autour de laquelle une soci\u00e9t\u00e9 se construit et se reconna\u00eet. Lorsqu\u2019un pays commence \u00e0 se penser comme une addition de groupes, de cat\u00e9gories et d\u2019identit\u00e9s concurrentes, lorsque la citoyennet\u00e9 recule au profit des appartenances particuli\u00e8res, c\u2019est le r\u00e9cit collectif lui-m\u00eame qui commence \u00e0 vaciller.<\/p>\n<p>Le danger n\u2019appara\u00eet pas n\u00e9cessairement dans les premi\u00e8res manifestations de cette \u00e9volution. Il s\u2019installe progressivement, dans les mots, dans les discours, dans les mani\u00e8res de nommer la soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019interpr\u00e9ter ses d\u00e9s\u00e9quilibres. \u00c0 partir de cet instant, le pays cesse d\u2019\u00eatre un espace commun pour devenir un terrain de n\u00e9gociation permanent autour des repr\u00e9sentations, des \u00e9quilibres et des parts suppos\u00e9es de chacun.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion m\u2019est venue apr\u00e8s la lecture d\u2019une publication d\u2019un cadre que j\u2019avais autrefois connu comme d\u00e9fenseur d\u2019un discours national rassembleur, attach\u00e9 \u00e0 une citoyennet\u00e9 d\u00e9passant les appartenances \u00e9troites. J\u2019y ai d\u00e9couvert un registre diff\u00e9rent : une lecture fond\u00e9e sur la logique des quotas et de la segmentation sociale, appuy\u00e9e sur des chiffres et des statistiques pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00e9vidences, sans indication claire des sources, de la m\u00e9thodologie utilis\u00e9e ni des institutions ayant produit ces donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas ici de nier l\u2019existence de d\u00e9s\u00e9quilibres ou d\u2019injustices. Interroger la marginalisation ou les in\u00e9galit\u00e9s de repr\u00e9sentation est une n\u00e9cessit\u00e9 politique et nationale. Mais lorsqu\u2019un d\u00e9bat aussi sensible se construit sur des donn\u00e9es approximatives ou non v\u00e9rifiables, le risque devient r\u00e9el : celui de substituer aux faits des perceptions, et \u00e0 l\u2019analyse des certitudes construites sur des impressions.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la Mauritanie a vu \u00e9merger avec davantage d\u2019insistance des discours articul\u00e9s autour des \u00ab composantes \u00bb et des \u00ab cat\u00e9gories sociales \u00bb. Progressivement, le d\u00e9bat sur la repr\u00e9sentation politique ou l\u2019acc\u00e8s aux responsabilit\u00e9s semble parfois moins d\u00e9termin\u00e9 par la comp\u00e9tence, les projets ou les visions nationales que par des logiques d\u2019appartenance sociale. Les chiffres deviennent alors des instruments politiques : ils servent \u00e0 d\u00e9montrer une marginalisation, \u00e0 l\u00e9gitimer des revendications ou \u00e0 red\u00e9finir les termes du d\u00e9bat public.<\/p>\n<p>L\u2019un des aspects les plus fragiles de ce type de lecture r\u00e9side dans sa tendance \u00e0 r\u00e9duire les identit\u00e9s sociales \u00e0 des crit\u00e8res visibles, notamment la couleur de peau ou certaines caract\u00e9ristiques physiques. Or, l\u2019histoire sociale mauritanienne a toujours \u00e9t\u00e9 plus complexe que ces sch\u00e9mas simplifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Be\u00efdanes et Haratines ont \u00e9volu\u00e9 pendant des g\u00e9n\u00e9rations dans un espace humain, culturel et historique profond\u00e9ment imbriqu\u00e9, partageant langue, religion, pratiques sociales et h\u00e9ritages communs.<\/p>\n<p>Plus encore, la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame contredit toute lecture binaire de la soci\u00e9t\u00e9. Au sein de chaque groupe existent des nuances, des trajectoires et des diversit\u00e9s qui rendent illusoire toute tentative de classification rigide. Les soci\u00e9t\u00e9s ne se r\u00e9sument jamais \u00e0 des cat\u00e9gories fixes ; elles sont des constructions historiques autrement plus complexes.<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre cette r\u00e9alit\u00e9 ne signifie pas ignorer les in\u00e9galit\u00e9s. La Mauritanie porte encore les traces de d\u00e9s\u00e9quilibres historiques et sociaux bien r\u00e9els. Certaines r\u00e9gions, certains milieux et certaines cat\u00e9gories ont connu des formes de marginalisation et un acc\u00e8s in\u00e9gal aux ressources, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation ou aux centres d\u2019influence. Ces situations existent et exigent des r\u00e9ponses s\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>Mais une question demeure : faut-il corriger ces d\u00e9s\u00e9quilibres en renfor\u00e7ant les logiques de segmentation ou en cherchant pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 les d\u00e9passer ?<\/p>\n<p>Car lorsque le citoyen devient avant tout le repr\u00e9sentant de son groupe social avant d\u2019\u00eatre un citoyen, lorsque le ministre, le d\u00e9put\u00e9 ou le responsable public est per\u00e7u comme le porte-parole d\u2019une cat\u00e9gorie particuli\u00e8re plut\u00f4t que comme l\u2019incarnation d\u2019un projet collectif, alors l\u2019\u00c9tat moderne risque de reproduire, sous des formes nouvelles, les m\u00e9canismes traditionnels qu\u2019il pr\u00e9tend d\u00e9passer.<\/p>\n<p>M\u00eame lorsqu\u2019il se pr\u00e9sente comme une r\u00e9ponse \u00e0 des injustices r\u00e9elles, le discours des quotas comporte ses propres limites. Il tend \u00e0 red\u00e9finir la soci\u00e9t\u00e9 comme un ensemble de groupes en comp\u00e9tition permanente pour l\u2019acc\u00e8s aux ressources et \u00e0 l\u2019influence. Il installe progressivement l\u2019id\u00e9e que les droits se n\u00e9gocient par le poids d\u00e9mographique ou la pression identitaire plut\u00f4t que par les principes de justice, de m\u00e9rite et d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience d\u2019autres pays montre d\u2019ailleurs que lorsque les logiques de partage communautaire deviennent des modes durables d\u2019organisation politique, elles finissent souvent par fragiliser les institutions et installer des \u00e9quilibres pr\u00e9caires, constamment soumis aux tensions entre identit\u00e9s concurrentes.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette dynamique, la responsabilit\u00e9 ne rel\u00e8ve pas uniquement des institutions publiques. Elle concerne \u00e9galement les \u00e9lites politiques, intellectuelles et culturelles. Car ce sont elles qui fa\u00e7onnent les imaginaires collectifs et orientent les d\u00e9bats nationaux. Elles ont aujourd\u2019hui la responsabilit\u00e9 de d\u00e9passer les r\u00e9flexes identitaires et de r\u00e9habiliter une parole politique fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e de citoyennet\u00e9 commune.<\/p>\n<p>Cela suppose aussi une r\u00e9\u00e9valuation rigoureuse des discours qui contribuent, directement ou indirectement, \u00e0 institutionnaliser les logiques de segmentation sociale. Car \u00e0 force d\u2019\u00eatre tol\u00e9r\u00e9es, ces id\u00e9es risquent de s\u2019installer durablement dans la culture politique nationale. Aucun projet politique, culturel ou social construit sur l\u2019exploitation des fractures identitaires ne devrait pr\u00e9tendre incarner un horizon national.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable d\u00e9fi mauritanien n\u2019est pas de d\u00e9terminer comment r\u00e9partir les parts entre composantes, mais comment construire un \u00c9tat capable de d\u00e9passer cette logique elle-m\u00eame. Un \u00c9tat o\u00f9 l\u2019on ne demanderait plus au citoyen d\u2019o\u00f9 il vient, mais ce qu\u2019il peut apporter.<\/p>\n<p>Car les nations ne se consolident pas lorsque les discours de classification prennent le pas sur ceux de l\u2019unit\u00e9. Elles se renforcent lorsqu\u2019elles parviennent \u00e0 faire de leur diversit\u00e9 un projet commun. La citoyennet\u00e9 n\u2019est pas un slogan politique parmi d\u2019autres : elle demeure la condition premi\u00e8re de la coh\u00e9sion nationale et, peut-\u00eatre, de la survie m\u00eame du projet collectif mauritanien.<\/p>\n<p><strong>Par Ahmed Mohamed Hamade<\/strong><br \/>\n<strong>\u00c9crivain et analyste politique<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les crises les plus profondes qui traversent les nations ne sont pas toujours celles qui se lisent dans les chiffres de la croissance, les tensions politiques ou les d\u00e9faillances institutionnelles. Les plus redoutables sont souvent celles qui atteignent l\u2019id\u00e9e m\u00eame autour de laquelle une soci\u00e9t\u00e9 se construit et se reconna\u00eet. 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