{"id":22901,"date":"2026-06-28T23:09:20","date_gmt":"2026-06-28T23:09:20","guid":{"rendered":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=22901"},"modified":"2026-06-29T00:34:59","modified_gmt":"2026-06-29T00:34:59","slug":"le-liban-laboratoire-du-proche-orient-souverainete-fragmentee-guerres-de-legitimite-et-equilibres-strategiques-impossibles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ladepeche.mr\/?p=22901","title":{"rendered":"Le Liban, laboratoire du Proche-Orient : souverainet\u00e9 fragment\u00e9e, guerres de l\u00e9gitimit\u00e9 et \u00e9quilibres strat\u00e9giques impossibles"},"content":{"rendered":"<p>Le Liban occupe une position singuli\u00e8re dans l\u2019architecture politique du Proche-Orient, non pas en raison de sa seule fragilit\u00e9, mais parce qu\u2019il condense sur un espace r\u00e9duit une pluralit\u00e9 de souverainet\u00e9s concurrentes, de m\u00e9moires conflictuelles et de projections strat\u00e9giques ext\u00e9rieures. Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un \u00c9tat faible au sens administratif du terme, mais d\u2019un syst\u00e8me politique o\u00f9 la notion classique de souverainet\u00e9 westphalienne \u2014 un territoire, un \u00c9tat, un monopole de la violence l\u00e9gitime \u2014 se trouve structurellement contest\u00e9e.<\/p>\n<p>La construction du Liban moderne, issue du Grand Liban proclam\u00e9 en 1920 sous mandat fran\u00e7ais, introduit d\u00e8s l\u2019origine une tension fondatrice entre g\u00e9ographie politique et diversit\u00e9 confessionnelle. Le mandat ne se limite pas \u00e0 tracer un cadre territorial : il institutionnalise des \u00e9lites communautaires et transforme progressivement les appartenances religieuses en cat\u00e9gories politiques structurantes. L\u2019ind\u00e9pendance de 1943 et le Pacte national qui en d\u00e9coule stabilisent ce compromis par une r\u00e9partition implicite du pouvoir entre maronites, sunnites et chiites. Ce syst\u00e8me, pens\u00e9 comme un \u00e9quilibre de coexistence, fige cependant les identit\u00e9s et rend la gouvernance d\u00e9pendante d\u2019un consensus confessionnel permanent, souvent introuvable.<br \/>\nLa crise de 1958 constitue une premi\u00e8re manifestation majeure de cette fragilit\u00e9 structurelle, r\u00e9v\u00e9lant la tension entre un Liban tourn\u00e9 vers l\u2019Occident et une dynamique panarabe port\u00e9e par le nass\u00e9risme. L\u2019intervention am\u00e9ricaine \u00e0 Beyrouth marque d\u00e9j\u00e0 l\u2019internationalisation de la crise libanaise et annonce un trait durable : l\u2019impossibilit\u00e9 pour le Liban de r\u00e9soudre ses crises dans un cadre strictement interne.<br \/>\n\u00c0 partir des ann\u00e9es 1960, la dynamique s\u2019acc\u00e9l\u00e8re avec les accords du Caire de 1969, qui autorisent la pr\u00e9sence arm\u00e9e palestinienne au Sud-Liban. Ce tournant modifie profond\u00e9ment la nature de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique, en introduisant sur le territoire libanais un acteur militaire autonome. Le Sud devient progressivement un espace de confrontation directe avec Isra\u00ebl, tandis que l\u2019autorit\u00e9 centrale s\u2019\u00e9rode.<br \/>\nLa guerre civile d\u00e9clench\u00e9e en 1975 appara\u00eet alors comme la cristallisation de ces tensions accumul\u00e9es. Elle implique une pluralit\u00e9 d\u2019acteurs libanais et r\u00e9gionaux : les Phalanges de Pierre Gemayel, les Forces libanaises de Bachir Gemayel, les mouvements nationalistes et de gauche autour de Kamal Joumblatt puis Walid Joumblatt, les organisations palestiniennes dirig\u00e9es par Yasser Arafat, ainsi que les forces chiites en structuration autour de Moussa Sadr puis de Nabih Berri avec le mouvement Amal. Tr\u00e8s rapidement, le conflit s\u2019internationalise avec l\u2019intervention syrienne en 1976 et l\u2019invasion isra\u00e9lienne de 1982, transformant le Liban en th\u00e9\u00e2tre de confrontation r\u00e9gionale.<br \/>\nL\u2019invasion isra\u00e9lienne de 1982 constitue un basculement strat\u00e9gique majeur. Elle entra\u00eene l\u2019occupation de Beyrouth et acc\u00e9l\u00e8re la recomposition des \u00e9quilibres internes. Dans ce contexte d\u2019effondrement institutionnel et d\u2019occupation partielle, \u00e9merge le Hezbollah, structur\u00e9 dans le sillage de la r\u00e9volution islamique iranienne. Son d\u00e9veloppement s\u2019inscrit dans une double logique : r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019occupation isra\u00e9lienne et int\u00e9gration dans une strat\u00e9gie r\u00e9gionale iranienne de dissuasion avanc\u00e9e. Sous la direction de Hassan Nasrallah, le Hezbollah devient progressivement une organisation hybride, \u00e0 la fois militaire, politique et sociale, ins\u00e9r\u00e9e dans les institutions tout en conservant une autonomie arm\u00e9e structurante.<br \/>\nLe maintien de l\u2019occupation isra\u00e9lienne du Sud-Liban jusqu\u2019en 2000, appuy\u00e9 par l\u2019Arm\u00e9e du Liban Sud dirig\u00e9e par Saad Haddad puis Antoine Lahad, consolide cette dynamique. Le retrait isra\u00e9lien de 2000 est per\u00e7u comme une victoire strat\u00e9gique du Hezbollah, renfor\u00e7ant sa l\u00e9gitimit\u00e9 dans le cadre du discours de la r\u00e9sistance. D\u00e8s lors, la question centrale devient celle du monopole de la force au sein de l\u2019\u00c9tat libanais, toujours inachev\u00e9.<br \/>\nLes accords de Ta\u00ebf de 1989, qui mettent fin \u00e0 la guerre civile, r\u00e9organisent les institutions sans remettre en cause le syst\u00e8me confessionnel. Ils instaurent un nouvel \u00e9quilibre entre ex\u00e9cutif et l\u00e9gislatif, tout en consacrant une p\u00e9riode de tutelle syrienne jusqu\u2019en 2005. Cette phase voit la consolidation d\u2019acteurs comme Nabih Berri, devenu un pilier de la continuit\u00e9 institutionnelle, et la recomposition progressive des forces politiques libanaises.<br \/>\nMichel Aoun illustre de mani\u00e8re particuli\u00e8rement nette la complexit\u00e9 des trajectoires libanaises. Opposant \u00e0 la pr\u00e9sence syrienne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, il incarne d\u2019abord un nationalisme \u00e9tatique centr\u00e9 sur la souverainet\u00e9. Son retour en 2005, dans un contexte profond\u00e9ment transform\u00e9, d\u00e9bouche sur une alliance strat\u00e9gique avec le Hezbollah en 2006, traduisant une recomposition des clivages politiques au-del\u00e0 des anciennes oppositions confessionnelles et id\u00e9ologiques.<br \/>\nL\u2019assassinat de Rafic Hariri en 2005 ouvre une nouvelle phase de polarisation entre deux blocs structurants, le 14 Mars et le 8 Mars, inscrivant le Liban dans un syst\u00e8me d\u2019alignements r\u00e9gionaux oppos\u00e9s. L\u2019Arabie saoudite, la Syrie, l\u2019Iran, la France et les \u00c9tats-Unis deviennent des acteurs indirects mais d\u00e9terminants de l\u2019\u00e9quilibre politique interne, confirmant l\u2019extraversion structurelle du syst\u00e8me libanais.<br \/>\nSur le plan international, cette configuration peut \u00eatre analys\u00e9e \u00e0 travers plusieurs grilles th\u00e9oriques des relations internationales. Une lecture r\u00e9aliste met en \u00e9vidence la logique des rapports de force et des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux. Une approche des \u00c9tats faibles souligne la difficult\u00e9 du Liban \u00e0 centraliser l\u2019autorit\u00e9. Une lecture n\u00e9o-structuraliste insisterait sur la superposition de r\u00e9seaux transnationaux, o\u00f9 les acteurs non \u00e9tatiques jouent un r\u00f4le \u00e9quivalent \u00e0 celui des \u00c9tats. Le Liban appara\u00eet ainsi comme un espace o\u00f9 les cat\u00e9gories classiques de la science politique se trouvent partiellement d\u00e9pass\u00e9es.<br \/>\nDans ce cadre, les r\u00e9solutions 425, 1559 et surtout 1701 du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies constituent un cadre juridique essentiel mais partiellement appliqu\u00e9. Elles visent \u00e0 encadrer la souverainet\u00e9 territoriale, le d\u00e9sarmement des milices et la stabilisation du Sud-Liban, mais leur efficacit\u00e9 reste limit\u00e9e par la persistance des d\u00e9s\u00e9quilibres militaires et politiques.<br \/>\nLe Liban contemporain est \u00e9galement marqu\u00e9 par une triple rupture : l\u2019effondrement financier de 2019, l\u2019explosion du port de Beyrouth en 2020 et la reconfiguration r\u00e9gionale acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par la guerre de Gaza \u00e0 partir de 2023. Ces \u00e9v\u00e9nements ne rel\u00e8vent pas de crises isol\u00e9es mais d\u2019un processus cumulatif de d\u00e9sarticulation institutionnelle.<br \/>\nDans cette configuration, le Hezbollah s\u2019inscrit dans une strat\u00e9gie iranienne de dissuasion r\u00e9gionale, tandis que les \u00c9tats-Unis soutiennent Isra\u00ebl dans le cadre d\u2019une alliance structurelle ancienne. Cette asym\u00e9trie alimente une contestation persistante du r\u00f4le am\u00e9ricain comme m\u00e9diateur, per\u00e7u par certains acteurs comme non neutre, tandis que Washington se positionne comme garant de la stabilit\u00e9 r\u00e9gionale et de la pr\u00e9vention de l\u2019escalade.<br \/>\nLa guerre r\u00e9gionale ouverte depuis 2023 confirme l\u2019int\u00e9gration du Liban dans un syst\u00e8me conflictuel plus large, o\u00f9 Gaza, le Sud-Liban, l\u2019Iran et Isra\u00ebl constituent des fronts interconnect\u00e9s. Le territoire libanais devient alors un espace de r\u00e9sonance plut\u00f4t qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre autonome.<br \/>\nAu terme de cette trajectoire, le Liban ne peut \u00eatre r\u00e9duit ni \u00e0 un \u00c9tat d\u00e9faillant ni \u00e0 une simple zone de conflit. Il doit \u00eatre compris comme un syst\u00e8me politique satur\u00e9 de l\u00e9gitimit\u00e9s concurrentes, o\u00f9 coexistent plusieurs formes de souverainet\u00e9 : \u00e9tatique, r\u00e9sistante et internationale. Cette coexistence sans hi\u00e9rarchie stable produit une forme d\u2019\u00e9quilibre instable, dans laquelle la stabilit\u00e9 n\u2019est jamais un \u00e9tat mais un intervalle.<br \/>\nDans une perspective comparative, cette configuration rappelle certains autres espaces de fragmentation politique durable comme la Bosnie-Herz\u00e9govine ou l\u2019Irak post-2003, o\u00f9 la reconstruction \u00e9tatique se heurte \u00e0 la persistance de structures communautaires et de tutelles ext\u00e9rieures. Le Liban s\u2019inscrit ainsi dans une cat\u00e9gorie plus large d\u2019\u00c9tats o\u00f9 la souverainet\u00e9 n\u2019est plus unifi\u00e9e mais distribu\u00e9e entre plusieurs centres de pouvoir.<br \/>\nEn d\u00e9finitive, la question libanaise ne r\u00e9side pas uniquement dans la survie de ses institutions, mais dans la possibilit\u00e9 m\u00eame de reconstruire un monopole de souverainet\u00e9 dans un environnement o\u00f9 les logiques r\u00e9gionales, confessionnelles et transnationales demeurent simultan\u00e9ment actives. C\u2019est cette tension permanente qui fait du Liban non seulement un cas de crise, mais un objet central pour comprendre les transformations contemporaines de l\u2019\u00c9tat au Moyen-Orient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par Sidi Mohamed TALEB BRAHIM<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>RECTIFICATION<\/strong><\/p>\n<p><em>Dans cet article consacr\u00e9 au Liban, une pr\u00e9cision m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre apport\u00e9e afin de renforcer l&#8217;exactitude historique de l&#8217;analyse. En \u00e9voquant les principaux acteurs chr\u00e9tiens, j&#8217;ai mentionn\u00e9 les Phalanges de Pierre Gemayel et les Forces libanaises de Bachir Gemayel, sans rappeler suffisamment le r\u00f4le de Samir Geagea, qui prend la direction des Forces libanaises \u00e0 partir de 1986 et demeure aujourd&#8217;hui l&#8217;une des principales figures du courant souverainiste libanais. Il convient \u00e9galement de pr\u00e9ciser que Pierre Gemayel est le fondateur du parti des Kata\u00ebb (Phalanges libanaises). Ses fils, Bachir Gemayel et Amine Gemayel, sont issus de ce parti. Bachir est ensuite devenu le principal chef des Forces libanaises avant son \u00e9lection \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique en 1982, tandis qu&#8217;Amine Gemayel, \u00e9galement dirigeant des Kata\u00ebb, lui a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sidence apr\u00e8s son assassinat.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Liban occupe une position singuli\u00e8re dans l\u2019architecture politique du Proche-Orient, non pas en raison de sa seule fragilit\u00e9, mais parce qu\u2019il condense sur un espace r\u00e9duit une pluralit\u00e9 de souverainet\u00e9s concurrentes, de m\u00e9moires conflictuelles et de projections strat\u00e9giques ext\u00e9rieures. 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