Éducation : Monsieur le Président, aucun retraité ne devrait être exclu du fonds d’appui au logement des enseignants !

Après deux premières publications qui ont eu le mérite de baliser la route pour un ministère de l’éducation qui naviguait à vue, voici le troisième volet. Son titre n’est pas fortuit. Nous mesurons la sensibilité du Président de la République, Monsieur Mohamed Cheikh El Ghazouani, à la cause des retraités. Aujourd’hui, nous l’interpellons directement : le Fonds d’appui au logement des enseignants, conçu comme une reconnaissance sociale majeure, devient un piège pour les enseignants qui ont servi le pays autrement ; et qui sont aujourd’hui des retraités vulnérables.

Annoncé avec faste par les autorités comme une mesure phare de reconnaissance sociale, le Fonds d’appui au logement des enseignants visait à résoudre l’une des injustices les plus criantes subies par le corps enseignant : l’accès à un logement décent. Doté d’une enveloppe significative, ce fonds devait être une bouffée d’oxygène. Cependant, près d’un an après son lancement, les conditions d’éligibilité, notamment le fameux critère des “15 ans de service sur le terrain”, suscitent encore une polémique de plus en plus vive. Et pour cause, la situation des personnels retraités reste un angle mort juridique et moral qui nécessite une révision urgente.

Retour sur la création du Fonds : une promesse sous conditions

Instauré dans le cadre du programme social “Dary”, le Fonds d’appui au logement des enseignants a été officiellement présenté par le gouvernement mauritanien en juin 2025. Le dispositif prévoyait la construction de 2 500 logements sociaux et une aide financière différenciée : 7 millions d’anciennes ouguiyas pour les enseignants “de terrain” et 3,5 millions pour ceux affectés aux services centraux.

Dès l’origine, le critère des “15 ans de service effectif sur le terrain” a été posé comme un rempart contre l’éparpillement des aides. Le message officiel était clair : il s’agissait de récompenser ceux qui “restent au front”, dans les salles de classe, souvent loin des commodités administratives.

La controverse actuelle : actifs vs retraités

Le débat a rebondi avec virulence en ce début d’année 2026 suite à l’exclusion massive de nombreux enseignants retraités en 2025. En effet, une lecture rigide du critère des “15 ans de service sur le terrain” a conduit l’administration à exclure une partie de ceux qui avaient hier un statut d’enseignants, et qui sont aujourd’hui retraités après avoir servi le pays au sein du secteur de l’éducation ou dans des secteurs connexes.

Les récentes enquêtes de presse et les remontées syndicales révèlent une réalité brutale : aujourd’hui, des enseignants partis à la retraite le 1er janvier 2025 et le 1er janvier 2026 se voient refuser l’accès au fonds sous prétexte qu’ils n’ont pas cumulé quinze années exactes sur le “terrain”, souvent en raison de mutations d’office vers l’administration centrale ou de détachements imposés pour des raisons de santé ou de service .

Pourtant, une lecture attentive des textes et des logiques sous-jacentes au droit administratif démontre une absurdité que le ministère tarde à reconnaître.

Pertinent pour les actifs, le critère des “15 ans de service » perd son sens par rapport aux retraités

Le cœur du problème réside dans la nature même du critère. La condition des “15 ans de terrain” est, par essence, un critère d’évolution professionnelle pour les agents encore en activité mais non pertinent pour les retraités qui n’ont plus rien à prouver.

Certains critères d’éligibilité au Fonds d’appui au logement des enseignants corroborent cette approche :

Un critère d’éligibilité prévoit une clause de “régularisation” : un enseignant actuellement en poste à l’administration centrale qui manque d’années de terrain peut demander à “regagner le terrain” pour compléter son temps de service et débloquer son aide. Cette disposition sauve le principe d’équité pour les actifs mais n’est pas applicable aux retraités

-Un autre critère stipule « Être actuellement en poste sur le terrain, en tant qu’enseignant ou encadreur, ou avoir été empêché d’achever son service sur le terrain en raison de circonstances impérieuses justifiées par les autorités compétentes ».

En fin, le principe de non-rétroactivité des actes administratifs est bafoué. Au moment de leur départ à la retraite, les enseignants incriminés ne pouvaient pas anticiper cette condition de « 15 ans de service sur le terrain » tombée seulement fin 2025. Beaucoup ont quitté le terrain non par choix, mais parce que l’administration avait besoin d’eux dans d’autres secteurs.

Mais qu’en est-il du retraité ?

Ce mécanisme de régularisation est totalement impossible pour lui. Comment un enseignant parti à la retraite pourrait-il “regagner le terrain” ? Il est physiquement et statutairement empêché de compléter ses quinze années. En imposant ce seuil aux retraités, l’administration impose une “condition impossible”. Elle applique un filtre conçu pour orienter des carrières en devenir à des vies professionnelles déjà consommées.

Par contre, le second critère ouvre la porte aux enseignants détachés pour le bénéfice du Fonds d’appui au logement des enseignants.

Face à la fronde médiatique et aux arguments juridiques implacables, le ministère a dû reculer partiellement. C’est ainsi que récemment, plus d’une soixantaine d’enseignants retraités (lot du 1er janvier 2025) ont été réintégrés.

Cependant, cette réintégration a été faite “sous réserve” du même critère « des 15 ans », laissant dans le flou une vingtaine de cas faisant l’objet d’exclusion provisoire ou définitive du Fonds d’appui au logement des enseignants.

Argumentaire : Pour une inclusion sans condition des retraités au  1er janvier 2025 et au 1er janvier 2026

Pour rétablir la justice, il est impératif de reconnaître que le temps passé en administration par un enseignant (surtout lorsqu’il est nommé d’office) est une continuation de son service à la Nation, non une “trahison” du terrain.

L’argument de l’économie budgétaire ne tient pas. Exclure quelques dizaines de retraités du fonds pour “non-conformité technique” alors qu’ils ont servi l’État pendant trente ou quarante ans est une mesure discriminatoire. Comme le soulignent les observateurs, “servir le secteur de l’éducation autrement que dans les salles de classe ne devrait pas être un obstacle”…tout au moins pour un retraité.

Le Fonds d’appui au logement des enseignants est un outil important de politique sociale. Mais il perd sa légitimité lorsqu’il se transforme en piège administratif pour ceux qui ne sont plus en mesure de modifier leur carrière.

En voulant à tout prix appliquer un critère de “terrain” aux profils de carrières mixtes (administration et enseignement), le ministère commet une erreur logique et juridique. Il est temps de distinguer clairement les publics : le critère des 15 ans garde tout son sens pour les actifs, qui peuvent encore l’atteindre ; il est en revanche une aberration pour les retraités.

Monsieur le Président, votre rôle de dernier recours

C’est ici que votre rôle, Excellence, Monsieur le Président de la République, Mohamed Cheikh El Ghazouani, devient essentiel. Vous avez fait de la question des retraités une priorité nationale. Vous savez que la dignité d’un enseignant ne s’arrête pas au jour de sa retraite. Vous avez déjà prouvé, par le passé, que vous pouviez trancher en équité au-delà des rigidités administratives.

Le Fonds d’appui au logement des enseignants est un outil de politique sociale remarquable. Mais il perd sa légitimité lorsqu’il se transforme en piège pour ceux qui ne peuvent plus modifier leur carrière. Les mesures à prendre par le ministère de tutelle sont simples et claires :

-Distinguer les publics : le critère des 15 ans garde tout son sens pour les actifs (qui peuvent encore l’atteindre ou se régulariser) mais perd toute justesse pour les retraités actuels ;

-Exempter purement et simplement les retraités au 1er janvier 2025 et au 1er janvier 26 de ce critère : pour eux, toute carrière dans l’éducation – qu’elle se soit déroulée sur le terrain ou à l’administration centrale – est un service à la Nation. Ils n’ont plus rien  à prouver, et ne devraient pas partir sans rien sinon des regrets.

Monsieur le Président, aucun retraité ne devrait être induit à justifier la nature de son service pour obtenir ce qui lui est dû. Le ministère de l’Éducation a déjà prouvé qu’il pouvait revenir sur ses décisions. Il doit aller jusqu’au bout de la logique de reconnaissance : aucun enseignant retraité 2025/2026 ne devrait être exclu du fonds d’appui au logement des enseignants.

En mettant fin à cette erreur administrative, vous ne ferez pas seulement œuvre de justice ; mais mieux, vous enverrez un signal puissant : en Mauritanie, on n’exclut pas ceux qui ont servi le pays, et qui sont aujourd’hui des retraités vulnérables. Leur dernier recours, c’est donc vous…puisque nous sommes le pays de la « terre des hommes ».

 

Mohamed Ahmed

 

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