Dette du Sud : une plateforme commune pour enfin parler d’une seule voix

LE CAIRE—Le 15 avril, un groupe de pays en développement a lancé la Plateforme des emprunteurs afin de se doter d’une voix collective plus forte dans les discussions sur la gestion de la dette et les négociations financières internationales. Si cette initiative s’appuie sur l’Engagement de Séville, adopté lors de la quatrième Conférence internationale sur le financement du développement l’année dernière, elle était en gestation depuis longtemps. Pour paraphraser le géant de la littérature française Victor Hugo, rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue.

Depuis des décennies, les pays en développement sont contraints de naviguer dans un système financier international de plus en plus complexe. Avec l’aggravation des risques systémiques et géopolitiques, l’incertitude est devenue la nouvelle norme, ce qui a conduit un nombre croissant de décideurs politiques du Sud à réclamer davantage de collaboration et de coordination.

 

L’Engagement de Séville a officialisé cette idée, les États membres des Nations unies ayant convenu de « mettre en place une plateforme pour les pays emprunteurs avec le soutien des institutions existantes, et une entité des Nations unies servant de secrétariat ». L’objectif est de créer un espace où ces pays pourront discuter de questions techniques, partager des informations sur la manière de relever les défis liés à la dette, accéder à une assistance technique et au renforcement des capacités en matière de gestion de la dette, coordonner leurs approches et influencer l’architecture mondiale de la dette.

La Plateforme des emprunteurs arrive à point nommé. En 2024, 61 pays en développement ont consacré au moins 10 % de leurs recettes publiques au service de la dette, tandis que 3,4 milliards de personnes vivent dans des pays qui dépensent plus en paiements d’intérêts qu’en santé ou en éducation. En d’autres termes, les coûts élevés du service de la dette que ces pays ont accumulée pour financer leur développement menacent désormais ce programme.

Des crises mondiales interdépendantes et qui se chevauchent, associées à la période de resserrement de la politique monétaire la plus importante et la plus longue depuis plus de deux décennies, ont creusé l’écart entre les paiements d’intérêts des pays en développement et leurs recettes publiques. Cela laisse aux décideurs politiques une marge de manœuvre budgétaire extrêmement limitée pour les investissements publics, notamment pour atteindre les Objectifs de développement durable d’ici 2030 et renforcer la résilience climatique. Pour aggraver le dilemme de ces pays, la nature de la dette souveraine a considérablement évolué ces dernières années, reflétant des changements dans la composition des créanciers et le recours à des instruments plus complexes et à des innovations contractuelles.

 

La négociation d’un système aussi complexe nécessite des décideurs politiques informés et compétents, soutenus par des équipes qualifiées au sein des ministères des Finances et des agences de gestion de la dette — un défi même pour les économies avancées. Parallèlement, les cadres mondiaux existants en matière de dette n’ont pas suivi le rythme de ces changements et restent inadaptés aux besoins des pays en situation de surendettement, dont beaucoup se trouvent dans les pays du Sud. En conséquence, ces économies sont laissées à elles-mêmes face à de graves pressions financières, dépourvues des institutions (formelles et informelles) qui ont longtemps permis aux créanciers d’harmoniser leurs activités.

La Plateforme des emprunteurs vise à changer cela. Elle reconnaît que les pays endettés ont beaucoup à apprendre de leurs expériences respectives. Tout aussi important, elle peut aider ces pays à renforcer leurs capacités pour identifier et relever les défis liés à la dette en fournissant une assistance technique coordonnée sur des questions allant de la gestion de la dette à la collaboration avec les agences de notation et d’autres acteurs des marchés financiers. De plus, l’union fait la force lorsqu’il s’agit de plaider en faveur de réformes pertinentes et nécessaires du système mondial de la dette.

 

Les pays en développement n’ont pas tardé à saisir l’accord conclu à Séville. Afin de faire avancer le processus, un groupe de travail composé de représentants de l’Égypte (présidence), de la Zambie, du Pakistan (vice-présidence), du Népal, de la Colombie, du Honduras et des Maldives a été mis en place. Avec le soutien d’experts de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le groupe a élaboré et approuvé un cadre préliminaire décrivant les objectifs de la plateforme, les conditions d’adhésion et la structure de gouvernance, que les membres potentiels peuvent examiner et adapter pendant la phase intermédiaire (avril-octobre 2026).

L’adhésion est ouverte aux pays en développement qui sont membres de l’ONU, emprunteurs bilatéraux et qui ne sont pas membres permanents ou à part entière d’une association de créanciers. Sur plus de 100 pays répondant à ces critères et invités à adhérer, plus de 30 l’ont fait.

En tant que président par intérim de la Plateforme des emprunteurs, je m’engage à veiller à ce que le groupe produise des résultats tangibles et devienne un mécanisme efficace pour tous les pays participants. Les membres ont déjà commencé à travailler ensemble, sur une base volontaire et non contraignante, à la réalisation d’objectifs communs, tels que la promotion de l’apprentissage entre pairs, la création d’un référentiel de connaissances et l’amélioration de la qualité et de l’intégrité des données relatives à la dette. Ainsi, les pays emprunteurs signalent aux marchés leur volonté et leur capacité à améliorer leurs pratiques en matière de dette et les résultats du financement du développement.

Si le lancement de la Plateforme des emprunteurs constitue une étape importante et bienvenue, ce n’est qu’un début. Son succès nécessitera un engagement soutenu de la part des pays membres, un soutien continu des partenaires internationaux et un engagement commun en faveur d’une coopération pratique et axée sur les résultats.

Par Ahmed Kouchouk

Ahmed Kouchouk est ministre des Finances de l’Égypte et président par intérim de la Plateforme des emprunteurs.

 

Copyright : Project Syndicate, 2026.
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