Incendies dans les installations électriques de Nouakchott : la commission d’enquête pointe de graves manquements

Présidée par l’ancien ministre Ousmane Mamadou Kane (OMK), la mission d’investigation met en cause plusieurs étapes du projet de raccordement électrique, de la préparation du marché au contrôle des travaux. Les câbles posés par CTM Bâtiment se trouvaient dans les cellules où les deux incendies ont pris naissance, sans que la commission établisse formellement qu’ils en sont la cause.
Les deux incendies survenus dans les installations électriques de Nouakchott ne seraient pas de simples incidents isolés. Au terme de plusieurs jours d’investigations, d’auditions et d’expertises, la commission d’enquête présidée par l’ancien ministre des finances, Ousmane Mamadou Kane (OMK), a relevé une série de défaillances dans la préparation, l’attribution et l’exécution d’un projet stratégique de raccordement électrique. Les travaux concernés, confiés à l’entreprise CTM Bâtiment, sont au cœur des investigations, même si le lien de causalité entre les équipements installés et les sinistres n’est pas formellement établi. Mais d’emblée, les renseignements tirés indiqueraient que l’entreprise n’avait ni les qualités techniques, ni financières pour mener à bien la mission.
Selon les déclarations du président de la commission, les deux incendies se sont déclarés dans des cellules électriques où avaient été installés les câbles du nouveau projet. Au poste Est, le raccordement avait été mis en service six jours avant le sinistre, tandis qu’au poste Nord, l’incendie est survenu deux jours après la mise en service de la liaison concernée. D’autres interventions ayant également eu lieu sur le réseau, ces délais ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à démontrer l’origine exacte des incendies.
Pour conduire ses travaux, la commission a mobilisé des compétences nationales et internationales, notamment des spécialistes des installations électriques, de la sécurité incendie et des marchés publics. Des experts des bureaux d’études suisse EGS et allemand GOPA-Intec, des ingénieurs de la SNIM ainsi que des spécialistes de la SOMELEC et du ministère chargé de l’Énergie et du Pétrole ont contribué aux investigations. Des experts issus des structures de contrôle des marchés publics et de l’Inspection générale d’État ont également été sollicités. Le rapport a été transmis aux autorités compétentes, sans que la commission en conserve elle-même une copie.
Un projet stratégique mal préparé
L’une des principales conclusions concerne les conditions de préparation du chantier. Pour un projet de cette importance, qui porte sur trois liaisons électriques entre différents postes et installations de Nouakchott, la commission estime qu’un ingénieur-conseil aurait dû être associé dès le départ. Or, cet accompagnement technique n’a pas été assuré au stade initial.
Le calendrier imposé à l’entreprise constitue une autre faiblesse majeure. Le délai contractuel était fixé à quatre mois, alors que les informations recueillies auprès de la SOMELEC, de l’entreprise et des experts-conseils indiquent qu’un chantier de cette nature aurait nécessité au minimum dix à douze mois. Le fait que les travaux n’étaient toujours pas achevés dix-neuf mois après leur lancement illustre, selon les constats présentés, les limites de cette planification. La fabrication et le transport des câbles, la préparation des tranchées et la réalisation des raccordements exigeaient pourtant des délais compatibles avec les contraintes techniques du projet.
La procédure d’attribution du marché soulève également des interrogations. Sur la base des éléments communiqués à la commission, le budget prévisionnel était de 880 millions d’anciennes ouguiyas, tandis que le marché a été attribué pour 1,024 milliard d’ouguiyas. Trois offres avaient été présentées et l’entreprise retenue proposait le prix le plus bas. Cependant, les experts chargés d’examiner la passation du marché ont émis des réserves sur la vérification de ses qualifications. Ils estiment que les conditions requises auraient dû être examinées avec davantage de rigueur avant l’attribution du contrat.
Le changement de câbles au centre des interrogations
Le changement de fabricant des câbles constitue l’un des points sensibles du dossier. Quelques jours après la notification du marché, l’entreprise a demandé à modifier son fournisseur, alors que les câbles représentaient environ 80 % du montant total du contrat. La demande portait donc sur une composante essentielle du projet, dont l’origine et les caractéristiques techniques devaient être rigoureusement vérifiées.
D’après les déclarations d’OMK, le directeur général de la SOMELEC avait donné un accord de principe à ce changement, sous réserve de la présentation préalable des fiches techniques et des références exactes du matériel de remplacement. L’entreprise devait attendre la validation de ces documents avant de passer commande. Or, selon les informations recueillies par la commission, cette procédure n’aurait pas été respectée.
Les investigations n’ont pas permis de vérifier de manière satisfaisante la conformité et la traçabilité de l’ensemble des câbles effectivement installés. Si des informations ont été obtenues concernant certains modèles de câbles du fabricant chinois, les documents techniques nécessaires à l’identification et à la vérification du câble de 630 mm² utilisé dans le projet n’ont pas été réunis. La commission relève également que la mission effectuée en Chine pour examiner les installations du fabricant aurait travaillé sur la base d’un cahier des charges ne correspondant pas entièrement aux spécifications contractuelles initiales. Aucun avenant formalisant le changement de câble ne lui aurait été signalé.
Le président de la commission a toutefois tenu à distinguer ces irrégularités documentaires et contractuelles de la détermination de la cause des incendies. Les éléments examinés ne permettent pas d’affirmer que les câbles eux-mêmes sont à l’origine des sinistres. Ils mettent plutôt en évidence des insuffisances dans les procédures de validation et dans la capacité à garantir la conformité du matériel installé.
La surveillance du chantier également mise en cause
Au-delà de la préparation et de la passation du marché, la commission pointe les insuffisances du suivi technique notamment celui de l’ingénieur conseil. À la SOMELEC, la surveillance des travaux reposait notamment sur les équipes chargées de l’exploitation, de la production et de la distribution de l’électricité. Déjà mobilisés par les contraintes quotidiennes du réseau, ces services devaient également assurer le contrôle d’un chantier particulièrement technique et stratégique.
Pour la commission, un tel projet exigeait pourtant une surveillance spécialisée et continue, portant sur les équipements, les méthodes de pose, le respect des spécifications contractuelles et la validation des différentes étapes avant la mise en service. L’intervention tardive de l’ingénieur-conseil, alors que les câbles avaient déjà été posés et enterrés, a réduit les possibilités de contrôle visuel des travaux réalisés.
Au terme de ses investigations, la commission met ainsi en évidence un enchaînement de faiblesses qui dépasse la seule question de l’entreprise chargée des travaux. Préparation insuffisante, délais irréalistes, interrogations sur les qualifications de l’attributaire, changement de fournisseur insuffisamment documenté et contrôle technique tardif composent un tableau préoccupant pour un projet essentiel à la sécurité de l’approvisionnement électrique de la capitale.
La commission précise néanmoins que son rôle consiste à établir les manquements constatés, et non à qualifier juridiquement les faits ni à trancher elle-même les responsabilités. Il revient désormais aux autorités compétentes d’examiner ses conclusions et de déterminer les suites à donner à ce dossier, tant sur le plan administratif que, le cas échéant, sur le plan juridique.
(avec compte-rendu de déclaration)