Diplomatie : La France en laisse !

Il arrive un moment où les masques tombent. La séquence diplomatique que traverse la France, depuis plusieurs semaines, révèle moins une suite d’incidents qu’un glissement profond voire une dérive de sa politique étrangère, loin de l’exigence de la légalité internationale qui faisait sa force et sa différence.
L’épisode autour de Francesca Albanese en est un symptôme troublant. Accuser publiquement une rapporteuse des Nations unies d’avoir tenu des propos sur la base d’une fakenews procède de l’irrationnel. Lorsqu’un ministre des Affaires étrangères reprend à son compte une accusation qui s’avère une cabale ce n’est pas seulement une erreur politique : c’est une faute diplomatique. La France, patrie autoproclamée des droits humains, ne peut s’autoriser à fragiliser les mécanismes internationaux lorsqu’ils dérangent ses alliances surtout les plus obscènes d’entre elles.
La France change mais pas dans la bonne direction. Il faut bien le regretter. Elle entretient sur la question palestinienne une ambiguïté persistante concernant les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale le internationale visant notamment le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, poursuivi pour crimes de guerre et contre l’humanité. Paris affirme son attachement indéfectible au droit international. Mais cet attachement vaut-il pour tous — ou seulement pour les adversaires stratégiques comme la Russie ou la Chine?
Le silence coupable, les formules évasives, l’absence d’engagement clair quant à l’exécution d’un mandat sur le sol français installent un doute délétère : celui d’un droit à géométrie variable.
Le comble est venu avec le dîner du Crif. Dans un contexte où la lutte contre l’antisémitisme doit être ferme et sans ambiguïté, les propos du Premier ministre Sébastien Lecornu ont franchi une ligne dangereuse laissant entendre que la critique du gouvernement israélien serait assimilée à l’antisémitisme. Confondre— même implicitement — la dénonciation d’une politique étatique à une haine raciale revient à confondre le débat démocratique avec l’hostilité identitaire. C’est une pente glissante. Un terrain miné. Car si critiquer un gouvernement devient suspect, alors toute diplomatie se transforme en allégeance, toute liberté publique vaine.
Le cœur du problème est là : la France semble hésiter entre deux fidélités. Celle, ancienne et proclamée, au multilatéralisme, au droit international, à la justice pénale internationale. Et celle, plus contemporaine, à des alliances stratégiques et à l’activisme politique intérieur. Or une diplomatie crédible ne peut naviguer durablement entre ces deux pôles sans choisir clairement son cap.
Il ne s’agit pas de nier la nécessité de lutter contre l’antisémitisme, ni de nier la reconnaissance d’Israel sur la base des frontières de 1967. Il s’agit de rappeler un principe fondamental : le droit international n’est pas un instrument que l’on brandit contre ses adversaires et que l’on range lorsqu’il vise ses partenaires. La cohérence est la condition de la légitimité.
La France a longtemps revendiqué une voix singulière, capable de parler à tous, de défendre le droit contre la force. Aujourd’hui, cette voix vacille. À force de positions sélectives, d’indignations ciblées et de compromission avérée, elle risque de perdre ce qui faisait son autorité morale, son lustre d’antan.
Dans ce fracas, la dérive est un glissement certain. Inéluctable s’il n’est pas arrêté dans les meilleurs délais.
J.D