Entre Nabil Fahmy et Ahmed Aboul Gheit… la Ligue arabe peut-elle changer de visage ou perpétuer son impuissance ?

Avec l’élection de Nabil Fahmy au poste de secrétaire général de la Ligue des États arabes, succédant à Ahmed Aboul Gheit, une question récurrente refait surface : assiste-t-on à l’amorce d’un véritable tournant dans le fonctionnement de la plus ancienne institution arabe, ou simplement à un changement de visages au sein d’un cadre structurellement inopérant ?
Certes, Nabil Fahmy arrive avec une solide expérience diplomatique. Ancien ministre des Affaires étrangères de l’Égypte, il est reconnu pour son approche mesurée et sa vision équilibrée des relations internationales. Mais la véritable interrogation dépasse la compétence de l’homme : le poste lui-même dispose-t-il des moyens nécessaires pour impulser un changement réel ? Un secrétaire général, aussi expérimenté soit-il, peut-il réformer une institution minée par des dysfonctionnements profonds ?
Sous la direction d’Ahmed Aboul Gheit, la Ligue arabe a traversé des années marquées par la prudence, voire l’impuissance face à des crises majeures. Le problème ne résidait pas tant dans la personne que dans la réalité d’un monde arabe fragmenté, dominé par des intérêts nationaux divergents et dépourvu d’une volonté politique commune. C’est là le défi majeur qui attend Nabil Fahmy : non pas gérer les divergences, mais tenter de les réduire dans un environnement peu propice au consensus.
Dans ce contexte, l’avenir de la Ligue ne peut être dissocié d’un environnement régional sous tension, où les crises s’entrecroisent et les intérêts se heurtent. À la lumière de ce qui est qualifié de guerre du Golfe en expansion, le monde arabe traverse une phase d’inquiétude profonde et de fragmentation politique sans précédent. Loin de constituer un facteur d’unité, cette crise a une fois de plus révélé l’ampleur des divisions entre États arabes : certains s’inscrivent dans des axes régionaux antagonistes, d’autres optent pour une neutralité prudente, tandis que d’autres encore subissent les répercussions sans y être directement impliqués. Cette situation traduit la fragilité du système arabe, où l’absence de vision collective laisse place à la primauté des intérêts étroits au détriment de la sécurité commune. Par ailleurs, les retombées économiques et sécuritaires de la crise accentuent la vulnérabilité des économies arabes, en particulier les plus fragiles, tandis que les populations font face à une inflation croissante et à une incertitude persistante. Dans ce contexte, les institutions du travail arabe commun apparaissent incapables de formuler une position unifiée ou même d’initier une réponse efficace.
Cette fragilité se manifeste encore plus clairement à travers la situation de certains États plongés dans des crises profondes et durables. Au Soudan, la guerre se conjugue à un effondrement humanitaire, avec des institutions étatiques en délitement et une population confrontée à la précarité et à l’insécurité. En Libye, les divisions politiques et la lutte pour la légitimité entravent toute perspective de stabilisation, malgré la multiplicité des initiatives internationales. Quant au Liban, il s’enfonce dans une crise économique chronique, révélant les limites d’un système politique incapable de produire des solutions durables. Malgré leurs spécificités, ces situations partagent un dénominateur commun : la faiblesse de l’État, l’absence de consensus interne et l’influence croissante des acteurs extérieurs.
Le tableau ne serait pas complet sans évoquer les cas de la Syrie et de l’Irak, où les séquelles de longues années de conflit se conjuguent aux défis de la reconstruction politique. En Syrie, la persistance du conflit continue d’affecter l’unité et la stabilité de l’État, dans un contexte marqué par une forte implication d’acteurs régionaux et internationaux. En Irak, bien que le niveau de violence ait reculé, les défis liés à la consolidation de l’État demeurent, dans un environnement politique fragmenté et sous influences multiples. Dans les deux cas, la reconstruction de la confiance entre l’État et la société apparaît comme un enjeu central, révélant les limites du rôle arabe collectif.
La situation au Yémen illustre également la complexité des dynamiques régionales. Le conflit prolongé y a non seulement engendré une catastrophe humanitaire, mais aussi multiplié les centres de pouvoir et affaibli l’autorité de l’État. Par ailleurs, des divergences sont apparues entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis quant à la gestion du conflit, ajoutant une dimension supplémentaire à la crise. Entre logiques d’influence et tentatives d’apaisement, le Yémen demeure un théâtre ouvert de rivalités régionales.
La question palestinienne, quant à elle, reste la plaie la plus vive du monde arabe. En Palestine, la population continue de subir les effets de l’occupation et des politiques imposées par Israël. Parallèlement, le paysage politique arabe connaît des mutations significatives, marquées par une normalisation progressive des relations entre certains États arabes et Israël. Ce basculement, motivé par des considérations stratégiques et souveraines, reflète un recul de la centralité de la cause palestinienne et met en évidence l’ampleur des divergences arabes.
Par ailleurs, le conflit du Sahara constitue une autre illustration des divisions structurelles du monde arabe, notamment entre le Maroc et l’Algérie. Ce différend, ancien mais toujours vif, continue d’entraver toute dynamique d’intégration maghrébine et d’alimenter les tensions bilatérales. Dans ce contexte, la Ligue des États arabes apparaît incapable de jouer un rôle de médiation efficace.
L’un des principaux obstacles au fonctionnement de la Ligue demeure la règle du consensus, devenue en pratique un mécanisme de blocage. En l’absence d’accord entre les États membres, les décisions restent souvent symboliques, différées ou sans effet réel. Toute réforme sérieuse suppose donc une révision des mécanismes décisionnels, au-delà des prérogatives du secrétaire général.
Par ailleurs, la nécessité d’adapter la Ligue aux mutations contemporaines est de plus en plus pressante. Les défis actuels ne sont plus uniquement politiques, mais aussi économiques, sécuritaires et technologiques. Si les conditions le permettent, Nabil Fahmy pourrait impulser une approche plus pragmatique, axée sur des domaines de coopération concrets.
Toutefois, il convient de tempérer les attentes. L’expérience montre que le changement des personnes ne suffit pas à transformer les dynamiques. La Ligue arabe reste avant tout le reflet des volontés de ses États membres. Tant que celles-ci demeurent divergentes, toute ambition de réforme restera limitée.
Dans ce paysage arabe marqué par les crises et les contradictions, la Ligue des États arabes se trouve face à une épreuve existentielle. Il ne s’agit plus seulement de changer les visages, mais de repenser en profondeur son rôle et sa raison d’être. Entre divisions persistantes, conflits ouverts et recul des causes fédératrices, une évidence s’impose : la crise est structurelle. Le monde arabe est aujourd’hui à la croisée des chemins : saura-t-il refonder un projet commun crédible et efficace, ou continuera-t-il de s’enliser dans l’impuissance et la fragmentation.
Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique