Me Jemal Taleb: « La Mauritanie n’est plus seulement vue comme un pays ami, elle est perçue comme un partenaire fiable, et le président Ghazouani comme un homme d’État dont la parole compte. »

Dans un entretien qu’il nous a accordé, en réaction à la visite du Chef de l’Etat en France, Me Jemal Taleb revient sur les enseignements tirés de cette visite du président Ghazouani. Nous avons voulu savoir comment l’avocat et le spécialiste des arcanes de la politique française mesurait l’esprit et l’impact de la visite du président de la République dans l’ancienne métropole.
La Dépêche de Mauritanie: Depuis plus de 30 ans, c’est la première visite d’État d’un président mauritanien en France. Pourquoi tout ce temps pour deux pays présentés comme des pays amis ?
Il faut d’abord dire une chose simple : l’amitié entre deux États ne se mesure pas uniquement à la fréquence des visites d’État. Entre la France et la Mauritanie, le lien n’a jamais disparu. Il a continué à vivre à travers la coopération diplomatique, sécuritaire, économique, culturelle et humaine. Ce qui est exceptionnel aujourd’hui, ce n’est donc pas la relation elle-même, mais le niveau de reconnaissance politique et symbolique qu’elle atteint.
En réalité, cette visite vient consacrer une évolution plus profonde. La Mauritanie est aujourd’hui regardée comme un pays stable, sérieux, lisible, dans une région où ces qualités sont devenues rares. Sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, elle a su affirmer une ligne de constance, de modération et de souveraineté. C’est cette solidité qui explique que la relation bilatérale franchisse aujourd’hui un cap.
La Dépêche de Mauritanie : Si la présente visite du président Ghazouani déroge à celle de ses prédécesseurs, elle est aussi particulière pour les éloges dont le chef de l’État français ne tarit pas solennellement en sa direction. Un commentaire.
Oui, et je crois qu’il faut prendre ces éloges au sérieux. Ce n’est pas seulement de la politesse diplomatique. C’est la reconnaissance d’un style de gouvernance et d’une méthode. Le président Ghazouani inspire du respect parce qu’il incarne une forme de calme, de maîtrise et de responsabilité dans un environnement régional extrêmement instable.
Ce que la France salue, au fond, c’est une ligne politique : la stabilité sans rigidité, la souveraineté sans agitation, la coopération sans dépendance. Ce n’est pas si fréquent aujourd’hui. Dans une région où certains ont choisi la rupture spectaculaire, la Mauritanie a choisi la continuité, la retenue et le sérieux. Et cela produit des résultats.
Je pense donc que ces marques d’estime disent quelque chose de profond : la Mauritanie n’est plus seulement vue comme un pays ami, elle est perçue comme un partenaire fiable, et le président Ghazouani comme un homme d’État dont la parole compte.
La Dépêche de Mauritanie: Le programme de la visite a aussi son contour politique avec la visite présidentielle à la Mairie de Paris et à l’Assemblée nationale française.
Absolument. Et ce n’est pas anecdotique. Cela montre que cette visite dépasse le seul cadre d’un échange entre chefs d’État. Elle touche aussi les institutions, la représentation nationale, la dimension civique et symbolique de la relation franco-mauritanienne.
La visite à l’Assemblée nationale montre bien que la relation entre les deux pays s’inscrit aussi dans la durée parlementaire, dans le dialogue politique plus large, dans une volonté de structurer les liens au-delà de l’exécutif. C’est un signal de profondeur institutionnelle.
Quant à la Mairie de Paris, elle ajoute une dimension de prestige, de visibilité et de proximité. Paris, ce n’est pas seulement une capitale administrative, c’est aussi un lieu hautement symbolique. Le fait que le président Ghazouani y soit reçu officiellement montre que la Mauritanie bénéficie aujourd’hui d’une considération réelle dans les cercles politiques français.
La Dépêche de Mauritanie : Avec le Chef de l’État français, Emmanuel Macron, des sujets comme la sécurité au Sahel, la géopolitique internationale ont été aussi évoqués. La France et la Mauritanie ont-elles la même perception des crises dans le monde ?
Pas forcément à tous égards, et ce serait d’ailleurs normal. La France et la Mauritanie n’occupent pas la même place dans le système international, n’ont pas les mêmes responsabilités ni les mêmes priorités immédiates. Mais elles ont, je crois, une convergence très nette sur l’essentiel : la recherche de stabilité, le refus du chaos régional, l’importance du dialogue et le respect de la souveraineté des États.
La Mauritanie a une diplomatie assez remarquable de mesure et d’équilibre. Elle ne s’enferme ni dans l’alignement automatique, ni dans la rupture démonstrative. Elle parle avec sobriété, mais elle parle juste. C’est ce qui la rend crédible.
Sur le Sahel, cette convergence est particulièrement forte. Pour la Mauritanie, l’instabilité régionale n’est pas un sujet abstrait. C’est une réalité directe, avec des conséquences humaines, sécuritaires et économiques très lourdes. Quand un pays accueille plus de 300 000 réfugiés et demandeurs d’asile, il parle d’expérience, pas de théorie. Cela donne à sa voix un poids particulier.
La Dépêche de Mauritanie : S’agissant du Sahel, le président Ghazouani s’est dit quelque peu inquiet de la possibilité d’un “enlisement voire une expansion” de l’instabilité dans certains pays. Que peut la France, dont les relations semblent exécrables avec plusieurs pays de la sous-région, pour conjurer la menace ?
La première chose que la France peut faire, c’est accepter lucidement que les anciens schémas ne fonctionnent plus. Le temps des approches verticales est terminé. Du reste, c’est ce qu’elle a fait en transformant son dispositif de bases militaires dans un délai incroyablement court au regard de leur longévité. Aujourd’hui, ce qui est attendu, c’est une coopération plus respectueuse, plus discrète, plus utile, centrée sur les besoins réels des États partenaires.
De ce point de vue, la Mauritanie offre un exemple intéressant. Elle montre qu’on peut coopérer avec la France sans renoncer à sa souveraineté, sans dépendance et sans surenchère. Le président Ghazouani tient une ligne d’équilibre très précieuse dans la région.
Ensuite, il faut dire les choses clairement : la réponse au Sahel ne peut pas être seulement militaire. Il faut de la sécurité, bien sûr, mais aussi des frontières mieux contrôlées, des services publics, de l’investissement, de l’éducation, des infrastructures, de l’emploi. Quand un pays comme la Mauritanie supporte à lui seul une pression migratoire et humanitaire aussi importante, cela montre bien que la stabilisation est un sujet global.
La France peut donc encore être utile, à condition de soutenir les pays solides, d’appuyer les capacités concrètes, et de travailler davantage dans une logique de partenariat que de posture. C’est sans doute là que son rôle peut retrouver de l’efficacité.
La Dépêche de Mauritanie: Le président Ghazouani s’est aussi rendu à Brest, en Bretagne, pour visiter des chantiers navals ainsi que l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Il tiendra aussi une rencontre avec le Medef à son retour à Paris. Quels seraient les nouveaux axes pour rehausser la coopération économique bilatérale ?
À mes yeux, c’est l’un des aspects les plus prometteurs de la visite. On voit bien que la relation franco-mauritanienne peut désormais monter en gamme. On passe d’une logique de coopération générale à une logique de projets concrets, dans des secteurs de souveraineté et d’avenir.
Le premier axe, c’est évidemment l’économie maritime. La Mauritanie dispose d’un potentiel considérable dans la pêche, la transformation, la logistique portuaire, la recherche océanographique, la maintenance navale et la gestion durable des ressources. Le déplacement à Brest n’a rien de folklorique : il montre qu’il y a là une vraie ambition.
Le deuxième axe, c’est l’énergie. La Mauritanie entre dans une nouvelle phase, avec le gaz, mais aussi avec des perspectives très importantes dans l’électricité, les renouvelables et, à terme, les filières industrielles liées à la transition énergétique. C’est un domaine où le partenariat avec la France peut prendre une ampleur nouvelle.
Le troisième axe, c’est l’infrastructure et l’investissement productif. Il ne s’agit plus seulement d’acheter et de vendre, mais de former, de transférer du savoir-faire, de créer de la valeur localement, d’accompagner l’émergence d’un tissu économique plus dense. C’est là que le changement de paradigme doit se voir.
Et puis il y a un élément essentiel : les investisseurs vont là où ils voient de la stabilité, de la clarté et une volonté politique. Cette visite envoie exactement ce message. Elle montre une Mauritanie sérieuse, ambitieuse, ouverte, et portée par un président dont la crédibilité personnelle renforce fortement l’attractivité du pays.
Propos recueillis par
Jedna Deida