Or : les bénéfices indécents de Kinross en Mauritanie

Alors que le prix de l’or connaît depuis plus de deux ans une envolée spectaculaire, dépassant par moments les 5 000 dollars l’once, une question de fond s’impose pour nous: notre pays bénéficie-t-il réellement à la hauteur de la richesse extraite de son sous-sol, ou ne recueille-t-il qu’une part marginale d’une rente devenue exceptionnelle ?
Depuis que la compagnie canadienne Kinross a pris le contrôle de Tasiast en 2010, la mine est devenue un actif majeur du groupe et l’un des principaux moteurs de sa performance. Mais la répartition de la valeur créée soulève aujourd’hui de sérieuses interrogations. Le grand hic se trouve notamment dans le mécanisme de redevance prévu : celui-ci prévoit un taux progressif culminant à 6,5 % lorsque le prix de l’or dépasse 1 800 dollars l’once. Or que signifie encore ce plafond lorsque l’or se négocie à 3 000, 4 000 ou, comme récemment, près de 5 000 dollars ? La valeur de la ressource explose, mais la part supplémentaire revenant à l’État reste, elle, enfermée dans un mécanisme conçu pour une tout autre réalité économique.
Il ne s’agit évidemment pas de contester le principe de l’investissement étranger ni le rôle joué par Kinross dans le développement de Tasiast, dont les performances en font l’une des grandes mines d’or du continent. La véritable question est celle de l’équité du contrat dans les conditions actuelles. Les accords négociés en 2020-2021 l’ont été dans un contexte où les perspectives du marché étaient très éloignées des niveaux atteints aujourd’hui. Les projections retenues par l’entreprise semblaient déjà lui garantir une rentabilité substantielle avec une hypothèse prudente de 1 800 dollars l’once. Depuis, le marché de l’or a profondément changé, mais le mécanisme de partage de la rente, lui, n’a pas suivi. Il en résulte une situation paradoxale : plus le cours de l’or augmente, plus la valeur de la production s’envole, mais la progression de la part revenant directement à l’État reste limitée. Un contrat minier n’est certes pas un document que l’on modifie au gré des fluctuations du marché. Mais lorsqu’un paramètre économique fondamental change radicalement, son équilibre mérite légitimement d’être réévalué.
C’est précisément cette asymétrie qui justifie aujourd’hui l’ouverture d’un débat national. Un investisseur a évidemment vocation à réaliser des bénéfices : c’est le principe même de l’investissement privé. Mais un contrat peut être parfaitement légal tout en devenant économiquement discutable lorsque les circonstances ayant présidé à sa conclusion ont profondément changé.
La légalité ne devrait jamais empêcher l’évaluation périodique d’un accord à l’aune de l’intérêt national. Le terme de « pillage légal » peut paraître excessif, mais il traduit une interrogation que les autorités ne peuvent plus éluder : la Mauritanie obtient-elle une rémunération à la mesure de la valeur exceptionnelle de la ressource qu’elle met à disposition ? D’autant que Kinross a désormais étendu son emprise à Tasiast Sud pour plusieurs décennies. Dans ces conditions, les Mauritaniens sont en droit de demander des réponses précises : combien d’or est réellement produit chaque année ? Quelle quantité est contenue dans les concentrés exportés ? Quels sont les coûts effectifs de production ? Quelle marge est réalisée sur chaque once ? Quels contrôles l’État exerce-t-il sur les volumes, les teneurs, les ventes et les recettes déclarées ?
Ces questions ne relèvent ni de la polémique ni d’une hostilité à l’investissement étranger. Elles constituent une exigence élémentaire de transparence dans la gestion d’un patrimoine collectif. La Mauritanie –encore profane dans le domaine- doit être capable de savoir exactement ce qui est extrait de son sous-sol, ce qui est exporté, ce qu’elle perçoit et ce que l’exploitant gagne. Les propres résultats financiers de Kinross montrent l’importance stratégique de Tasiast pour le groupe et l’effet particulièrement favorable de la flambée du prix de l’or sur ses performances. Dans ce contexte, il serait pour le moins légitime de s’interroger sur le mécanisme permettant à l’État de capter une part des profits exceptionnels générés par cette conjoncture. Le principe pourrait être simple : lorsque les cours restent dans une fourchette normale, le contrat demeure inchangé ; lorsqu’ils atteignent des niveaux exceptionnellement élevés, une part croissante de la rente supplémentaire revient au pays producteur. C’est cette logique de partage des « superprofits » qu’il conviendrait d’étudier, plutôt que de s’en tenir à une simple perception plafonnée des royalties.
La question mérite d’autant plus d’être posée que l’accord conclu en 2020 prévoyait, pour Tasiast Sud, une participation gratuite de 15 % de l’État, avec la possibilité de la porter à 25 % sous certaines conditions. Il faut certes préciser que cette disposition concernait Tasiast Sud et non la mine actuellement exploitée, et que ce volet n’a pas été intégré de la même manière dans l’accord définitif simplifié conclu en juillet 2021.
Mais cette architecture contractuelle mérite justement d’être réexaminée à la lumière de la nouvelle donne du marché. Pourquoi la Mauritanie devrait-elle continuer à appliquer mécaniquement un taux maximal conçu autour d’un cours de 1 800 dollars alors que l’or vaut parfois presque trois fois plus ? Pourquoi ne pas négocier, à l’amiable, un nouveau mécanisme progressif permettant à l’État de bénéficier davantage des périodes de cours exceptionnellement élevés, tout en préservant la rentabilité et l’attractivité de l’investissement ? Il ne s’agit pas de chasser Kinross, mais de trouver un nouvel équilibre entre la rémunération légitime du capital et le droit légitime d’un État à bénéficier de la rente tirée de son propre patrimoine minier.
L’urgence est d’autant plus grande que la Mauritanie fait face à des besoins considérables en matière d’énergie, d’infrastructures et de développement, dans un contexte marqué par des tensions énergétiques, des difficultés à la Somelec et une inflation attendue autour de 7,5 %. Dans une telle situation, il serait difficilement acceptable que l’essentiel de la valeur additionnelle créée par l’envolée du cours de l’or profite principalement à l’investisseur, tandis que l’État et les populations riveraines n’en recueilleraient qu’une fraction marginale. Les visites officielles, les cérémonies, les annonces ponctuelles ou les actions sociales de l’exploitant ne sauraient se substituer à la question essentielle : quelle est, au total, la rentabilité de Tasiast pour la collectivité nationale ? Une ressource naturelle ne devient une véritable richesse nationale que lorsqu’elle contribue suffisamment au bien-être de la population et au développement du pays. À l’heure où l’or atteint des sommets historiques, la Mauritanie doit donc regarder avec lucidité les conditions dans lesquelles son or est exploité.
Le moment est venu d’ouvrir le débat, chiffres à l’appui, sans procès d’intention mais sans complaisance non plus. La véritable question n’est pas de savoir si Kinross gagne de l’argent en Mauritanie : c’est normal pour un investisseur. Elle est de savoir si, lorsque la valeur de l’or extrait du sous-sol mauritanien explose, la Mauritanie gagne, elle aussi, suffisamment. Si l’entreprise refuse toute évolution du mécanisme de partage, le gouvernement devra examiner avec sérieux l’ensemble des leviers juridiques, fiscaux et contractuels dont il dispose pour défendre l’intérêt national. Les controverses éventuelles autour de certains actionnaires ou investisseurs de la mine (Vanguard) pourraient booster une argumentation économique et juridique solide. Mais elles pourraient nourrir le débat public sur la responsabilité et la gouvernance de cette ressource stratégique. Au fond, la question est simple : à qui profite réellement l’or de Tasiast ?
Les autorités mauritaniennes auront-elles le courage politique de demander à Kinross de revoir sa copie ? Car Tasiazt n’est pas seulement une mine rentable pour une multinationale : c’est une partie du patrimoine national. Et ce patrimoine doit d’abord profiter davantage aux Mauritaniens.
JD