Mettre un terme à l’ère de la pénurie – Par Nafeez Ahmed

LONDRES – L’escalade en cours de crises multiples aux effets conjugués – catastrophes liées au climat, pandémie, guerre en Europe et stagflation – intensifie l’anxiété et l’incertitude dans le monde entier. Les solutions conventionnelles ne sont plus efficaces. Les politiciens sont à court de réponses convaincantes. Les institutions existantes sont dépassées. La civilisation mondiale est aux prises avec une grande transformation d’une ampleur sans précédent.

Chacun des cinq secteurs fondamentaux qui définissent conjointement une civilisation – énergie, transports, alimentation, information et matériaux – connaît une rapide rupture technologique. Ces bouleversements sont le signe du déclin des industries extractives dominantes à l’heure actuelle, qui entrent dans une spirale de mort économique, ce qui augmente le chômage, les inégalités et les troubles civils.

Mais ce « changement de phase mondial » jette également les fondements d’un nouveau cycle de vie civilisationnel. Les ruptures technologiques les plus conséquentes visant à atténuer le changement climatique affectent trois secteurs fondamentaux – l’énergie, les transports et l’industrie alimentaire – qui, conjointement, représentent 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Les énergies fossiles sont mises en position de rupture par le potentiel de « super énergie » du solaire, de l’éolien et des batteries (SEB). Les véhicules privés alimentés par des moteurs à combustion interne polluants à essence vont être remplacés par des véhicules électriques (VE) et à terme par des VE autonomes (VE-A). L’élevage et la pêche commerciale sont bouleversés par la fermentation de précision et l’agriculture cellulaire, qui nous permettent d’élever et de programmer toutes sortes de protéines sans tuer des animaux.

Toutes les technologies de rupture suivent la même boucle de rétroaction d’apprentissage par la pratique. À mesure que les coûts diminuent de façon exponentielle, leur adoption s’accélère jusqu’à ce qu’ils dominent le marché. Lorsque ces technologies deviennent dix fois moins chères que la technologie en place, elles la supplantent rapidement. Les ruptures qui ont remplacé les chevaux par les voitures, les lignes fixes par les smartphones et les films photographiques par les appareils photo numériques se sont toutes produites sur des périodes de 10 à 15 ans.

Les ruptures ne consistent pas simplement à remplacer un composant par un autre, mais elles sont plutôt des systèmes complètement nouveaux aux propriétés distinctes. Pour la première fois de notre histoire, les technologies émergentes montrent une voie claire pour mettre fin à l’ère de la pénurie.*

Le pétrole, le gaz et le charbon deviennent de plus en plus inefficaces et coûteux. La valeur de l’énergie qu’ils produisent par rapport à l’énergie qu’ils utilisent a diminué de plus de moitié au cours des deux dernières décennies. Mais le contraire est vrai pour les SEB, pour lesquels le retour sur investissement énergétique (RSIE) augmente de façon exponentielle.

Comme je l’explique dans un récent article de Earth4All, la combinaison de SEB la moins chère implique l’augmentation de la capacité de production solaire et éolienne à 3 à 5 fois le niveau de la demande existante. Cette capacité de « super électricité » – produisant plus d’énergie que les systèmes actuels de combustibles fossiles à un coût marginal nul pendant la majeure partie de l’année – réduirait considérablement les coûts globaux du système en éliminant le besoin de stockage saisonnier des batteries durant des semaines.

Les scientifiques des pouvoirs publics suisses ont montré que la construction d’un tel système à l’échelle mondiale pourrait générer jusqu’à dix fois la quantité d’énergie que nous utilisons actuellement. Cela permettrait l’électrification d’une vaste gamme de secteurs d’activité, allant du traitement des eaux usées au recyclage, en passant par l’exploitation minière et la production industrielle. En outre, ce système n’aura pas besoin d’intrants matériels constants comme le système actuel de combustibles fossiles : une fois construit, il durera 50 à 80 ans.

Des effets contre-intuitifs en cascade similaires seront bénéfiques pour le secteur des transports. Les courbes de coûts des VE et des VE-A montrent que les transports en tant que service (TaaS) sont jusqu’à dix fois moins chers que la possession et la gestion de votre propre voiture d’ici les années 2030. Par conséquent, seule une fraction du nombre de véhicules que nous utilisons actuellement sera en service. En outre, comme les SEB et les TaaS représentent une infime proportion de la demande de stockage de batterie anticipée par la plupart des analystes classiques, la consommation de minerais essentiels nécessaires à la production des batteries sera bien plus faible que ce que l’on ne craignait.

Ces ruptures rendront également obsolète toute l’infrastructure des systèmes actuels d’énergie, de transports et d’alimentation fondés sur les combustibles fossiles. Cela comprend les plates-formes pétrolières, les terminaux de gaz, les pipelines et les centrales à charbon, ainsi que les réseaux mondiaux de logistique et d’expédition pour les combustibles fossiles, le bétail et les produits d’origine animale.

Le démantèlement de cette infrastructure va créer un débouché sans précédent pour le recyclage des métaux. Le fer, l’aluminium, l’acier, le cuivre, le nickel et le cobalt sont largement utilisés dans l’industrie pétrolière. Mais ils vont également contribuer à la transformation des secteurs de l’énergie, des transports et de l’alimentation.

Dans le même temps, la rupture au sein du secteur des produits laitiers va permettre de libérer 2,7 milliards d’hectares de terres auparavant consacrées à l’élevage des animaux, à la reconstitution des espaces sauvages, à l’agriculture régénératrice et au reboisement actif. Cela va permettre de mettre en place des stratégies naturelles à grande échelle pour la capture et le stockage du carbone atmosphérique.

Au cours des deux prochaines décennies, la transformation du système de production mondial va créer des possibilités uniques – ce que mes collègues de RethinkX, James Arbib et Tony Seba appellent une « ère de liberté ». En outre, nous n’avons pas besoin d’attendre des technologies de pointe exotiques ni coûteuses pour résoudre nos plus grands défis mondiaux. Nous avons à notre disposition tous les outils nécessaires pour inaugurer une nouvelle ère de surabondance qui fournit électricité, mobilité, alimentation, éducation et infrastructures de pointe à tout le monde à un dixième du coût des systèmes en place et sans franchir les frontières planétaires.

Mais il ne sera pas facile d’accéder à cette « ère de liberté ». Les ruptures actuelles sont rapides, mais pas assez pour que le monde échappe à la zone de danger climatique. Si nous les retardons en nous cramponnant à des secteurs d’activité en place en voie de disparition, les retombées sociales, économiques et géopolitiques pourraient même bloquer la transformation.

Parce que les technologies de rupture évoluent pour des motifs économiques, les gouvernements peuvent accélérer cette transformation en tirant parti des marchés. Cela nécessite de mettre fin à des subventions de billions de dollars et à de nouveaux investissements dans l’énergie conventionnelle, de créer des marchés de l’électricité libres et équitables qui défendent le droit des individus à posséder et à échanger l’électricité et de mettre en place des systèmes de propriété intellectuelle open source pour la conception mondiale et la mise en œuvre locale. Dans le cas du chauffage résidentiel, les gouvernements devraient fournir des incitations et des subventions en faveur de l’électrification.

Mais surtout, nous devons changer nos mentalités et accepter la nécessité d’un changement radical par rapport à notre approvisionnement centralisé en énergie, en transports et en nourriture. Cela implique de passer d’une approche descendante à une approche montante – et des hiérarchies aux réseaux et aux nœuds.

L’ancien système, mourant, est poussé dans la tombe par sa nouvelle version, qui nous place à son tour dans l’œil du cyclone. Mais si nous faisons les bons choix, nous pourrons rapidement construire une civilisation plus juste et plus avancée qui fournira des niveaux sans précédent de prospérité universelle et durable. Il n’y a pas de temps à perdre – et nous avons tout à gagner dans ces mutations.

Nafeez Ahmed, Directeur de la communication mondiale de la recherche à RethinkX, commissaire à la Commission économique transformationnelle du Club de Rome.

Copyright : Project Syndicate, 2022.
www.project-syndicate.org

 

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