Mauritanie–Union européenne : un partenariat nécessaire face aux passeurs et à la crise des réfugiés

La Mauritanie traverse une période où, en plus des crises à gérer, elle doit affronter une autre difficulté : une mise en cause injuste et souvent caricaturale de son action. Certains acteurs médiatiques et militants, parfois relayés depuis l’extérieur, présentent notre pays comme coupable par principe, en parlant de “violations systématiques” et en omettant le contexte, les contraintes opérationnelles et, surtout, les efforts réels engagés pour sauver des vies, démanteler des réseaux criminels et respecter la loi. Cette lecture à charge ne rend service à personne : elle alimente la défiance, fragilise les réponses pragmatiques et fait le jeu des passeurs.

Il est tout aussi injuste — et, disons-le, tout aussi populiste — de s’en prendre à notre partenariat avec l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une soumission ou d’un marchandage honteux. Cette accusation est sans fondement : elle nie la réalité des menaces, l’ampleur des flux, la brutalité des réseaux criminels et le poids humain et budgétaire assumé par la Mauritanie. Elle sert surtout à produire une indignation facile, sans proposer la moindre alternative crédible. Dans une crise qui tue en mer et déstabilise des régions entières, refuser par principe une coopération structurée et durable, c’est faire de la politique-spectacle — pas de la protection des personnes, ni de la souveraineté.

La Mauritanie encaisse, depuis plusieurs années, un choc à deux faces. Concret, parce que notre pays fait face simultanément à deux dynamiques qui se nourrissent l’une l’autre : l’intensification des départs irréguliers vers l’Atlantique, et l’installation durable d’une crise de réfugiés à l’Est. Concret aussi, parce que ces phénomènes ne se résument ni à des chiffres, ni à des slogans : ils bousculent des équilibres sociaux, économiques et sécuritaires, et exposent des vies humaines.

Sur le front migratoire, il faut partir des faits. En 2024, les îles Canaries ont enregistré 46 843 arrivées, un record qui a replacé la route atlantique au centre des préoccupations européennes. Dans ce contexte, la Mauritanie est devenue l’un des principaux points de départ, donc l’un des principaux pays exposés à l’action de réseaux criminels qui monnayent la détresse et mentent sur la traversée. Or, l’action menée depuis 2024–2025 produit des résultats. Les autorités espagnoles ont indiqué qu’en 2025, jusqu’à fin octobre, les arrivées aux Canaries avaient diminué de 59% par rapport à la même période de l’année précédente ; la Croix-Rouge, citée par Reuters, fait état d’une baisse de 61% du nombre d’embarcations arrivées “depuis la Mauritanie” sur l’année glissante arrêtée au 16 décembre. Ces chiffres ne tombent pas du ciel : ils reflètent une politique de démantèlement des filières, de surveillance maritime, et d’interceptions qui vise un objectif simple — casser l’économie des passeurs — tout en évitant que l’Atlantique ne continue d’être une fosse commune.

Dans le même temps, à l’Est, la Mauritanie assume une responsabilité rarement reconnue à sa juste mesure : celle d’un pays de refuge. Selon les données du HCR et des autorités, notre pays accueille près de 300 000 réfugiés, dont environ 170 000 Maliens enregistrés. Cette réalité a des conséquences quotidiennes sur les territoires d’accueil, notamment dans le Hodh El Chargui : pression sur les services de santé, accès à l’eau, besoins éducatifs, emploi, cohésion sociale entre réfugiés et communautés hôtes. Ceux qui, à distance, donnent des leçons devraient regarder ce que signifie réellement, pour un État, accueillir durablement une population déplacée de cette ampleur, dans un environnement sahélien déjà fragilisé. Dans le même temps, les forces de l’Africa Corps commettent des atrocités contre nos frères sans que cela n’agite le débat public mauritanien.

C’est à l’aune de cette double crise qu’il faut juger la coopération avec l’Europe. Certains voudraient la réduire à une formule commode : “externalisation” d’une politique européenne. C’est intellectuellement paresseux et, surtout, politiquement dangereux. La réalité est que la Mauritanie ne peut pas, seule, absorber un choc régional alimenté par l’insécurité au Sahel, l’emprise des trafics, et l’attrait mortifère d’une route maritime. La coopération est nécessaire parce qu’elle combine trois dimensions indispensables : des moyens, des capacités, et une relation de long terme. Les autorités européennes ont annoncé un paquet de 210 millions d’euros en appui à la gestion des migrations, à l’aide humanitaire liée aux réfugiés, et au soutien à l’emploi et à l’entrepreneuriat. Cette coopération n’est pas un “deal” de circonstance : elle s’inscrit dans une relation construite dans la durée. La fiabilité d’un partenaire, ce n’est pas seulement le montant annoncé à un instant T ; c’est la capacité à construire, à financer des dispositifs, à former, à évaluer, à corriger, et à rester présent quand la pression monte.

Cela n’empêche pas — au contraire, cela oblige — à être exigeant sur le respect des droits. Oui, des organisations rapportent des abus, des expulsions et des situations qui posent question. La réponse n’est pas la rupture, qui laisserait le terrain aux passeurs et aux extrêmes ; la réponse, c’est l’encadrement : procédures, formation, contrôle, responsabilité, accès au droit. C’est aussi cela, un partenariat sérieux : investir dans l’efficacité, mais aussi dans les garde-fous. La Mauritanie a besoin d’outils pour lutter contre des criminels ; elle a aussi besoin d’un appui pour consolider l’État de droit quand la pression augmente.

La coopération avec la France illustre, à une échelle très opérationnelle, ce que peut produire une relation stable. Le 26 janvier 2026, un projet de 24 mois a été lancé pour renforcer la réponse pénale contre le trafic de migrants et soutenir les victimes, avec un financement annoncé d’un million d’euros et l’implication directe de l’ambassade de France et d’Expertise France. Quand on veut réellement réduire les départs, on ne se contente pas d’intercepter : on remonte les filières, on professionnalise la chaîne pénale, on protège les personnes exploitées. Et quand on veut stabiliser durablement, on agit aussi sur les causes profondes. Début février 2026, l’ambassadeur de France rappelait que, via l’AFD, la France soutient dans le Guidimakha et le Gorgol des actions touchant 7 000 jeunes, a contribué à la construction et à l’équipement de cinq collèges pour plus de 2 000 élèves, et appuie des programmes agricoles bénéficiant à 6 600 familles. Ce sont des éléments très concrets : école, perspectives, sécurité alimentaire. C’est aussi cela, la réponse à long terme.

La Mauritanie ne demande pas l’indulgence. Elle demande d’être jugée sur des réalités, pas sur des caricatures. Dans une période où les crises s’additionnent, notre pays tient une ligne difficile : protéger ses frontières sans renier son humanité ; lutter contre les trafiquants sans alimenter l’arbitraire ; accueillir des réfugiés tout en préservant la cohésion des communautés hôtes. L’accord de coopération avec l’Europe est nécessaire parce qu’il donne des moyens et du temps, parce qu’il s’inscrit dans une relation structurée, et parce qu’il peut — s’il est conduit avec exigence — concilier l’efficacité et le droit. Ceux qui préfèrent la stigmatisation à l’analyse devraient proposer une alternative crédible. Il n’y en a pas : il n’y a que le travail, la durée, et des partenariats fiables.

Yedaly Fall

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