Organisation des exportations du cheptel : une opportunité économique qui exige prudence et planification

Le secteur de l’élevage occupe une place centrale dans l’économie mauritanienne. Il constitue non seulement une source de revenus pour des milliers de familles, mais aussi une ressource stratégique capable de soutenir l’économie nationale si elle est mieux organisée et valorisée. Dans ce contexte s’inscrivent les orientations données par le Premier ministre Mokhtar Ould Djay concernant l’encadrement et l’organisation des exportations de bétail, une initiative qui traduit une prise de conscience croissante de l’importance de ce secteur et de la nécessité de le faire évoluer d’une activité traditionnelle vers un secteur mieux structuré et plus performant.
Pendant de nombreuses années, l’exportation du bétail s’est faite de manière largement informelle et peu organisée, ce qui a souvent empêché l’économie nationale de tirer pleinement profit des revenus potentiels de cette ressource. D’où l’importance de mettre en place un cadre clair qui organise les opérations d’exportation et définisse le rôle des différents acteurs du secteur, afin de dynamiser l’activité économique et de renforcer les entrées de devises.
Toutefois, toute tentative de structuration de ce secteur suppose d’abord la création d’un environnement favorable. Il ne s’agit pas seulement d’adopter des textes ou de donner des instructions administratives, mais aussi de mettre en place un climat économique et institutionnel fondé sur la transparence, l’égalité des chances entre les acteurs, la simplification des procédures et l’encouragement de l’investissement.
Avant tout, la mise en place d’infrastructures adaptées demeure une condition essentielle pour la réussite de toute politique en la matière. L’organisation des exportations nécessite des abattoirs modernes, des postes de quarantaine vétérinaire bien équipés, des installations de réfrigération et de conservation, ainsi que l’amélioration des réseaux de transport et des routes reliant les zones d’élevage aux marchés et aux points d’exportation. Sans ces infrastructures, le pays risque de ne pas exploiter pleinement son potentiel dans ce domaine.
Par ailleurs, la préservation du cheptel national doit rester une priorité au même titre que la recherche de revenus économiques. Une expansion non maîtrisée des exportations pourrait exercer une pression excessive sur le cheptel national. Il est donc nécessaire d’adopter des politiques équilibrées permettant de concilier exploitation économique et préservation durable de cette ressource.
L’organisation des exportations doit également tenir compte de la protection du pouvoir d’achat des consommateurs locaux. Le marché intérieur doit demeurer prioritaire, ce qui suppose de garantir l’approvisionnement national avant d’orienter les excédents vers les marchés extérieurs. Dans le même temps, il devient indispensable d’élaborer une stratégie visant à accroître et à développer le cheptel, à travers l’amélioration des races, le renforcement des services vétérinaires, la gestion durable des pâturages et l’encouragement de l’investissement dans la production animale.
Parmi les pistes prometteuses pour renforcer la valeur économique du secteur figure le développement des industries liées à l’élevage, notamment dans le domaine du traitement des peaux et cuirs. La Mauritanie dispose en effet de quantités importantes de peaux qui sont souvent exportées à l’état brut ou insuffisamment valorisées. La création d’unités industrielles spécialisées dans la transformation des cuirs pourrait générer une valeur ajoutée significative, créer des emplois et renforcer les liens entre l’activité agricole et l’industrie.
De plus, le développement du secteur ne devrait pas se limiter à l’exportation de bétail vivant. Il serait opportun de diversifier les formes d’exportation en se tournant progressivement vers des produits à plus forte valeur ajoutée, comme la viande abattue, réfrigérée ou même transformée et mise en conserve. Se limiter à l’exportation de bétail brut prive l’économie nationale d’une part importante des revenus potentiels. Le développement d’industries de transformation de la viande pourrait non seulement créer des emplois, mais aussi renforcer la contribution du secteur à l’économie nationale et élargir la présence de la Mauritanie sur les marchés internationaux.
Toute réforme du secteur doit également accorder une attention particulière aux petits éleveurs, qui constituent la base de la production animale dans le pays. Beaucoup d’entre eux font face à des difficultés liées au manque de moyens et à l’insuffisance de l’appui technique et financier. Les soutenir par un meilleur accès au financement, la disponibilité d’aliments pour bétail, le renforcement des services vétérinaires et la mise en place de programmes de formation et d’encadrement demeure essentiel pour assurer le succès de toute réforme.
Dans une perspective de préservation du cheptel national, il paraît également nécessaire de rationaliser les quantités destinées à l’exportation et de fixer un plafond annuel pour le nombre d’animaux exportés, sur la base de données fiables relatives à l’état du cheptel. L’équilibre entre les exigences du marché extérieur et la préservation des ressources nationales reste un élément clé d’une gestion durable.
Il pourrait également être utile de prévoir des périodes spécifiques durant lesquelles les exportations seraient temporairement suspendues, afin de permettre au cheptel de se renouveler et de se développer. Une gestion rationnelle des ressources animales implique parfois de ralentir le rythme des exportations, notamment lors des saisons où les effectifs du cheptel diminuent ou lorsque les pâturages se raréfient.
L’expérience d’autres secteurs, notamment celui de la pêche, montre d’ailleurs que l’exploitation excessive et non organisée des ressources naturelles peut conduire à l’épuisement progressif des stocks. D’où l’importance d’adopter une approche anticipative et durable dans la gestion du cheptel.
Le succès de toute réforme dépend également du respect des règles par l’ensemble des acteurs du secteur. Il est donc nécessaire de sensibiliser les éleveurs et les commerçants à l’importance du respect des nouvelles réglementations, tout en assurant un contrôle effectif et en appliquant des sanctions dissuasives à l’encontre des contrevenants.
Dans le même esprit, il pourrait être pertinent d’organiser les activités du secteur en distinguant clairement les opérateurs qui approvisionnent le marché intérieur de ceux autorisés à exporter vers l’étranger. Une telle organisation permettrait de mieux contrôler les flux de bétail, d’assurer l’approvisionnement du marché national et de structurer les exportations.
Il serait également utile d’envisager la création d’une société nationale chargée de gérer et d’organiser les exportations de bétail, à l’image du modèle existant dans le secteur de la pêche avec la Société mauritanienne de commercialisation du poisson à Nouadhibou. Une telle structure pourrait contribuer à réguler les prix, à organiser les ventes sur les marchés extérieurs et à limiter la dispersion des exportations entre de multiples intermédiaires.
Les résultats du recensement général du cheptel réalisé en 2024 montrent clairement que la Mauritanie dispose d’un potentiel important dans ce domaine. Toutefois, transformer ce potentiel en véritable levier de croissance économique nécessite une vision globale fondée sur une meilleure organisation, le développement des infrastructures et la valorisation industrielle des produits de l’élevage.
En définitive, l’organisation des exportations du cheptel représente une opportunité réelle pour renforcer l’économie nationale. Mais la réussite de cette démarche dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre la valorisation économique de la ressource et la préservation durable du patrimoine animal du pays.
Par :Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique