La paix assassinée en Palestine: A quoi servent les accords d’Abraham?

L’histoire retiendra que la poignée de main historique de 1993, sur la pelouse de la Maison-Blanche, entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, sous le regard triomphant de Bill Clinton, portait l’espoir immense d’une paix enfin possible entre Israéliens et Palestiniens. Les accords d’Oslo consacraient alors, au moins en apparence, le principe fondamental de deux États vivant côte à côte dans la sécurité et la reconnaissance mutuelle.
Mais trois décennies plus tard, cet espoir n’est plus qu’un champ de ruines diplomatiques, enseveli sous les calculs politiques, les extrémismes et les renoncements successifs des occidentaux, parrains du processus. Surtout les administrations américaines, démocrates comme républicaines.
Le premier coup fatal porté à cette initiative de paix fut sans doute l’assassinat de Yitzhak Rabin par un extrémiste israélien opposé aux accords d’Oslo. Avec sa disparition, c’est l’idée même d’un compromis historique qui fut visée. La droite radicale israélienne, hostile à toute concession territoriale, allait progressivement imposer sa vision nationaliste et messianique de l’État hébreu.
L’élection en 1996 de Benjamin Netanyahu marqua alors un tournant décisif. Sous ses différents mandats, le processus de paix fut méthodiquement vidé de sa substance. Colonisation accélérée, humiliation permanente de l’Autorité palestinienne, refus de reconnaître les frontières de 1967 comme base de négociation : tout concourait à rendre impossible la coexistence de deux États souverains.
Jamais, peut-être, Israël n’aura autant terni son image internationale — y compris auprès d’une partie croissante de l’opinion américaine — que sous l’ère de celui que beaucoup surnomment désormais “le boucher de Gaza”. L’usage disproportionné de la force, les destructions massives et le mépris affiché pour les résolutions internationales ont profondément isolé l’État israélien sur la scène mondiale.
Les administrations américaines successives portent une responsabilité écrasante dans cette dérive. Les démocrates ont multiplié les discours sur la paix sans jamais exercer de pression réelle sur leur allié israélien. Quant aux républicains, ils ont souvent assumé un alignement quasi total sur les positions les plus dures du gouvernement israélien.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 constitua une rupture supplémentaire. En transférant l’ambassade américaine à Jérusalem, Washington enterrait de facto l’un des principes centraux des négociations : le statut partagé ou négocié de la ville sainte. Cette décision fut perçue dans le monde arabe comme une validation unilatérale des revendications israéliennes sur l’ensemble de Jérusalem.
Dans le même temps, l’effacement progressif du cadre européen, symbolisé par le rôle ambigu et largement inefficace de Tony Blair comme envoyé international, achevait de désarticuler ce qu’il restait de l’initiative de paix.
Aujourd’hui, l’appel renouvelé de Donald Trump aux accords d’Abraham apparaît comme une autre illusion diplomatique. Ces accords ont normalisé les relations entre Israël et certains dirigeants arabes sans jamais régler la question centrale : de la paix entre les peuples et donc des droits nationaux du peuple palestinien. Ils invitent, en réalité, les dirigeants arabes à contourner la tragédie palestinienne au nom d’intérêts stratégiques ou économiques.
Or, aucune paix durable ; une paix viable ne pourra voir le jour au Proche-Orient tant que la question palestinienne restera baffouée. Israël aura beau s’abriter derrière la protection militaire et diplomatique américaine, aucune stabilité réelle ne lui sera garantie sans une paix juste.
Et le prix de cette paix est connu depuis longtemps : la création d’un État palestinien viable sur les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. Tout le reste n’est que diversion, gestion du conflit ou fuite en avant.
L’histoire enseigne qu’aucun peuple n’accepte indéfiniment l’effacement, l’occupation ou l’exil. Le destin des Palestiniens demeure celui de recouvrer une part de leur terre afin d’y vivre libres, dignes et en paix avec les autres peuples du monde. C’est à cette condition seulement que la coexistence cessera d’être un slogan diplomatique pour devenir enfin une réalité politique. L’opinion publique internationale y pousse, chaque jour.
J.D