Sept années de pouvoir de Ghazouani : un bilan qui parle avec mesure

Lorsque le parti El Insaf a choisi de commémorer le septième anniversaire de l’élection du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à travers une série d’activités politiques, sociales, féminines et destinées à la jeunesse, il était naturel que l’événement revête une dimension célébratoire. Il s’agit, après tout, du parti de la majorité, et l’homme dont on célèbre l’élection en constitue la référence politique.
Mais au-delà de l’atmosphère des célébrations, sept années de pouvoir offrent désormais suffisamment de recul pour observer l’expérience avec sérénité et poser une question simple : qu’est-ce qui a réellement changé en Mauritanie depuis l’été 2019 ?
Il n’est pas facile de résumer sept années de gouvernance en une liste de projets et de chiffres. Un pays ne se transforme pas uniquement à coups de béton, et le bilan d’un pouvoir ne se mesure pas seulement au nombre de routes, d’écoles ou d’hôpitaux inaugurés, aussi importants soient-ils. Il existe d’autres transformations, moins visibles sur les photographies mais parfois plus déterminantes dans la vie d’une nation : la nature des rapports entre le pouvoir et la société, le niveau de confiance dans les institutions, le sentiment de sécurité, la présence de l’État aux côtés des plus vulnérables et, surtout, la capacité du citoyen à considérer l’État comme le sien.
Lorsque Ghazouani accède au pouvoir, la Mauritanie ne traverse ni crise sécuritaire majeure ni effondrement économique. Elle sort toutefois d’années ayant laissé derrière elles un certain niveau de crispation politique. Les relations entre le pouvoir et une partie importante de l’opposition et des élites étaient tendues, tandis que le débat public demeurait plus conflictuel qu’il n’aurait dû l’être.
Progressivement, le climat s’est apaisé.
Les divergences n’ont pas disparu — et cela n’est d’ailleurs pas souhaitable dans un pays démocratique —, mais la confrontation politique a perdu une partie de sa virulence. Les opposants ont retrouvé le chemin du palais présidentiel, la concertation entre le pouvoir et les différentes forces politiques est devenue plus habituelle, tandis que le langage de l’exclusion et de la suspicion a reculé.
Ce changement ne se traduit certes ni par une route que l’on peut inaugurer ni par un bâtiment devant lequel couper un ruban. Il n’en demeure pas moins l’un des acquis importants de cette période.
Ces sept années n’ont, par ailleurs, rien eu d’ordinaire. La pandémie de Covid-19 a apporté son lot de fermetures, d’incertitudes et de perturbations économiques. Puis la guerre en Ukraine a provoqué une hausse des prix de l’alimentation et de l’énergie. Dans le même temps, le Sahel est entré dans une période de profondes turbulences : coups d’État, expansion des groupes armés, États perdant le contrôle d’une partie de leur territoire et recomposition accélérée des alliances régionales et internationales.
Au milieu de cet environnement, la Mauritanie est restée stable.
Elle a préservé sa sécurité, évité de se laisser entraîner dans les conflits des autres et maintenu des canaux ouverts avec des partenaires aux orientations parfois divergentes. La stabilité mauritanienne est ainsi progressivement apparue comme une exception remarquable dans une région qui ne cesse de connaître des soubresauts.
Nous nous sommes peut-être tellement habitués à cette sécurité que nous ne nous arrêtons plus suffisamment sur sa valeur. Pourtant, un simple regard sur la carte du Sahel suffit à comprendre que la stabilité n’est jamais un détail dans le bilan d’un pouvoir.
Mais le citoyen ne vit pas seulement de diplomatie et de sécurité.
Lorsque l’homme rentre chez lui le soir, ou lorsque la mère de famille calcule les dépenses du foyer, la politique prend une tout autre signification. Elle devient le prix du sac de riz, la facture d’électricité, les frais de scolarité, le coût des médicaments ou encore l’emploi que le fils attend.
C’est sans doute sous cet angle qu’il faut comprendre la place importante accordée à la dimension sociale dans le discours de Ghazouani depuis son arrivée au pouvoir. Les catégories vulnérables, la protection sociale, l’assurance maladie et les transferts monétaires ont progressivement occupé une place plus importante dans les politiques publiques. La Délégation générale à la solidarité nationale et à la lutte contre l’exclusion, « Taazour », ainsi que les programmes de transferts sociaux et les différentes interventions en faveur des populations vulnérables ont traduit une partie de cette orientation.
La pauvreté n’a pas disparu et de nombreuses familles continuent de vivre dans des conditions difficiles. Mais la présence de l’État aux côtés des catégories les plus fragiles est devenue plus visible.
C’est une évolution importante, car le développement perd une grande partie de son sens lorsque les indicateurs progressent tandis que les citoyens les plus vulnérables restent en marge.
L’École républicaine a également constitué l’un des projets sociaux les plus ambitieux de cette période. Son ambition n’était pas uniquement pédagogique. Elle traduisait aussi la volonté de reconstruire un espace commun entre les Mauritaniens : une école où l’enfant du ministre pourrait s’asseoir sur le même banc que celui du fonctionnaire, de l’ouvrier ou d’une famille modeste.
Des écoles et des salles de classe ont été construites, des enseignants recrutés et différentes mesures prises afin d’améliorer les conditions du personnel éducatif.
Mais l’équité impose également de reconnaître que le chemin reste long.
Le problème de l’éducation en Mauritanie n’a jamais été uniquement celui du manque de bâtiments. Il concerne aussi le niveau des apprentissages, la formation des enseignants, les programmes, la surcharge des classes, l’absentéisme et les écarts persistants entre les établissements de la capitale et ceux des villages les plus reculés.
L’École républicaine aura donc besoin de plusieurs années d’efforts pour passer d’une belle idée à une école réellement performante.
Dans le domaine de la santé, les infrastructures, la couverture sanitaire et l’offre de soins se sont également développées. L’assurance maladie touche désormais des catégories qui en étaient auparavant privées.
Mais le citoyen s’intéresse finalement moins au nombre d’établissements construits qu’à ce qu’il trouve lorsqu’il franchit leur porte. Il veut un médecin, des médicaments, des équipements fonctionnels et un accueil respectueux de sa dignité.
C’est probablement là que commence la partie la plus difficile de toute réforme sanitaire : passer de la construction d’un hôpital à la construction d’un service de santé de qualité à l’intérieur de cet hôpital.
Dans les domaines des routes, de l’eau, de l’électricité et des infrastructures urbaines, le pays s’est transformé ces dernières années en un vaste chantier. Certains projets sont visibles chaque matin à Nouakchott ; d’autres se déploient dans les villes de l’intérieur et dans les villages.
Ces investissements sont importants, mais leur véritable valeur apparaîtra lorsque la distance entre le citoyen de la capitale et celui d’un village éloigné se réduira, et lorsque l’accès à l’eau, à l’électricité ou à une route bitumée ne dépendra plus du lieu où l’on est né.
À côté de ces dossiers, la justice s’est imposée comme l’un des chantiers sans lesquels aucun État moderne ne peut véritablement se construire.
La justice n’est pas seulement l’affaire des magistrats et des avocats. Elle représente le dernier recours du citoyen lorsqu’il estime que son droit a été bafoué.
Les États généraux de la justice ont ouvert un large débat sur la situation du système judiciaire, ses dysfonctionnements et les réformes nécessaires. Ils ont débouché sur une vision à laquelle différentes parties ont contribué. Le secteur a également connu des avancées en matière d’infrastructures, de législation et de conditions de travail.
Mais la réforme de la justice ne se mesure pas seulement au nombre de nouveaux tribunaux.
Le véritable test est à la fois plus simple et plus difficile : le citoyen a-t-il le sentiment que la loi le protège ? Celui qui détient un droit peut-il se tenir face à une personne influente avec la certitude que la balance de la justice ne penchera pas en fonction d’un nom, d’une fonction ou d’une fortune ?
Le jour où l’on pourra répondre à ces questions par un « oui » sans hésitation, le pays aura franchi l’étape la plus importante de la réforme judiciaire.
Et de la justice, on arrive inévitablement à la question de la corruption, l’un des dossiers les plus sensibles dès lors qu’il est question de l’État mauritanien.
Pendant de longues années, une partie de l’opinion publique a nourri le sentiment que les deniers publics pouvaient être dilapidés et qu’un responsable pouvait quitter ses fonctions sans avoir à rendre compte de sa gestion.
Ces dernières années, cette perception a commencé à être ébranlée. Les Mauritaniens ont vu des dossiers ouverts, des responsables comparaître devant la justice, des organes de contrôle et d’inspection entrer en action et des affaires liées à la gestion des deniers publics quitter les conversations privées pour parvenir devant les institutions chargées des enquêtes et des procès.
Il est possible de diverger sur certains de ces dossiers. La politique peut également influencer la manière dont ils sont interprétés. Mais il existe un principe sur lequel aucune divergence ne devrait subsister : personne ne doit être au-dessus de l’obligation de rendre des comptes.
C’est peut-être là que commence véritablement la lutte contre la corruption.
Mais ce n’est qu’un commencement.
La corruption ne se combat pas uniquement par les tribunaux et les prisons. Elle se combat aussi en empêchant les conditions qui permettent son apparition. Elle recule lorsque les marchés publics sont transparents, lorsque la numérisation réduit le pouvoir discrétionnaire des bureaux et des intermédiaires, lorsque chaque responsable sait qu’un inspecteur peut intervenir à tout moment et lorsque la compétence et l’intégrité deviennent des voies d’accès aux responsabilités à la place du favoritisme, des réseaux et du clientélisme.
Surtout, la lutte contre la corruption doit être menée sans sélectivité.
Il n’y aurait aucun sens à sanctionner un responsable et à en épargner un autre ayant commis les mêmes faits. De même, un discours ferme sur la protection des deniers publics resterait insuffisant s’il n’était pas accompagné d’institutions de contrôle fortes et indépendantes.
C’est précisément sur ce terrain que la crédibilité des réformes sera mise à l’épreuve dans les prochaines années.
Sur le plan économique, la Mauritanie entre aujourd’hui dans une nouvelle phase.
Le gaz a commencé à être produit à partir du champ Grand Tortue Ahmeyim. L’entrée de la Mauritanie dans le cercle des pays producteurs de gaz n’est donc plus une promesse sans cesse repoussée.
Mais le gaz ne changera pas la vie des Mauritaniens simplement parce qu’il s’agit de gaz.
Il la changera seulement s’il se transforme en réalités qu’ils peuvent voir et ressentir : une meilleure école, un hôpital performant, de l’eau, de l’électricité, une route, des investissements et des emplois.
Car la Mauritanie n’est pas pauvre en ressources.
Elle dispose de fer, d’or, de ressources halieutiques et désormais de gaz. Elle possède également des terres, un important cheptel et une position géographique privilégiée.
Le paradoxe qu’il faudra éviter de perpétuer est celui d’une terre riche dont une partie des habitants demeure pauvre.
Vient ensuite la jeunesse, qui constitue probablement l’un des tests les plus difficiles de tout bilan gouvernemental.
Des programmes de formation, de financement et de soutien aux petites entreprises ont été lancés et des milliers de jeunes en ont bénéficié. Mais il faut aussi reconnaître que des milliers d’autres attendent encore leur chance.
L’État, quels que soient ses efforts, ne pourra jamais employer tout le monde.
Ce dont le pays a besoin, c’est d’une économie capable de créer des emplois, d’un véritable secteur privé et d’un environnement permettant au jeune Mauritanien de construire sa propre opportunité au lieu de passer des années à attendre un concours de recrutement dans la fonction publique.
Lorsque le Premier ministre, El Moctar Ould Djay, a déclaré, à l’ouverture des activités organisées par le parti El Insaf, que la politique dont cette étape a besoin est celle où « le cœur ne bat que pour la patrie », cette formule mérite sans doute d’être entendue au-delà du contexte de la célébration.
La Mauritanie n’a pas besoin de ceux qui affirment que tout va bien. Elle n’a pas davantage besoin de ceux qui s’obstinent à dire que rien n’a été accompli.
Ces deux discours sont injustes envers le pays.
Après sept années, il est possible de défendre le bilan de Ghazouani sans tomber dans l’exagération.
Il y a un pays qui a préservé sa sécurité au milieu d’une région profondément instable ; un climat politique plus apaisé ; un État davantage présent sur le terrain social ; une école publique à laquelle on veut redonner son rôle ; des projets dans les domaines de la santé, de l’eau, de l’électricité et des routes ; un processus de réforme de la justice ; une volonté de renforcer la culture de la reddition des comptes ; et une économie qui se trouve devant une opportunité historique avec l’entrée dans l’ère gazière.
Mais il y a aussi des prix qui pèsent lourdement sur les ménages, des jeunes qui attendent un emploi, une école qui doit encore améliorer la qualité de ses enseignements, des hôpitaux où la qualité du service doit progresser, une administration toujours alourdie par la bureaucratie, une bataille contre la corruption qui est loin d’être terminée et une justice qui doit encore gagner en indépendance, en célérité et en confiance.
Reconnaître ces réalités n’enlève rien à la valeur de ce qui a été accompli.
La meilleure manière de défendre une expérience politique est peut-être précisément de ne pas lui attribuer la perfection.
Le parti El Insaf peut donc faire de ce septième anniversaire autre chose qu’une simple célébration des années écoulées. Il peut en faire également un moment pour regarder vers les années à venir.
Car ce qui a été réalisé doit être consolidé, ce qui a connu des difficultés doit être corrigé, et ce qui n’a pas encore été entrepris exige le courage de commencer.
Au bout du compte, le citoyen n’aura pas besoin d’un orateur pour lui expliquer que son pays a changé s’il peut lui-même constater ce changement chaque matin.
Lorsqu’il trouvera une bonne école pour ses enfants, des soins lorsqu’il tombera malade, de l’eau lorsqu’il en aura besoin, une justice qui lui rendra son droit lorsqu’il sera victime d’une injustice et une administration qui le respectera lorsqu’il s’y présentera ; lorsqu’il saura que les deniers publics sont protégés et que les responsables doivent rendre des comptes ; lorsque son fils pourra trouver un emploi grâce à ses efforts et à ses compétences, il saura par lui-même que son pays avance dans la bonne direction.
Et ce jour-là, les réalisations parleront plus fort que tous les discours.
Ahmed Mohamed Hamada — Écrivain et analyste politique.