Politique: Le dialogue national à l’épreuve des lignes rouges

Le pays est suspendu à l’organisation d’un dialogue politique dont les protagonistes ne parlent pas encore le même langage Notre pays est désormais largement tourné vers le dialogue national annoncé par le président de la République. Un dialogue dont l’opposition a accepté le pilotage par Moussa Fall. Le pays en attend beaucoup, peut-être même trop, tant ce rendez-vous politique est progressivement devenu l’un des principaux points de fixation de la vie nationale. Mais à mesure que les préparatifs avancent, une difficulté majeure apparaît : les principaux protagonistes ne semblent pas appréhender le dialogue sous le même prisme.

Le communiqué publié par les partis de la majorité présidentielle et les formations soutenant le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, à l’issue de leur réunion du 3 septembre, en donne une illustration. La majorité affirme sa disponibilité à discuter « des différentes questions inscrites à l’ordre du jour », annonce la constitution d’une commission chargée de définir ses positions et ses objectifs et insiste sur la nécessité de ne poser, en amont, aucune limite au débat. Une limite qui coïncide avec les réserves déjà émises par l’opposition au sujet du «3ème mandat ». Cette approche traduit une volonté affichée de laisser le dialogue ouvert et de permettre que toutes les questions susceptibles d’intéresser l’avenir du pays puissent être mises sur la table.

Pour la majorité, le principe semble être donc celui d’un dialogue sans tabou : les questions politiques, institutionnelles, économiques et sociales peuvent être débattues, à condition que la discussion demeure « orientée vers l’intérêt supérieur de la Nation ». Mais cette conception se heurte déjà à une autre lecture, notamment au sein de l’opposition. Pour une partie importante de celle-ci -le camp Biram étant absent du dialogue- le débat ne peut être véritablement ouvert si la question d’un éventuel nouveau mandat du président sortant et donc des réformes constitutionnelles est soulevée.

Le refus de toute perspective de troisième mandat constitue ainsi une ligne rouge politique que certains opposants entendent maintenir avant même l’ouverture effective du dialogue. Mais que peut réellement l’opposition contre cette alternative sinon boycotter la prochaine élection? Ce rituel ne l’a pas vraiment servi depuis 1993. Cependant, cette alternative (réforme constitutionnelle pour permettre au président de briguer un 3ème mandat) reste l’une des principales ambiguïtés du processus. La majorité semble vouloir entrer dans le dialogue en disant qu’aucun sujet ne doit être considéré comme tabou ; l’opposition, elle, entend précisément fixer des limites à ce qui peut être envisagé. Les deux camps peuvent donc se retrouver autour de la même table sans nécessairement parler le même dialogue. Cette divergence n’est pas secondaire. Elle pourrait déterminer la nature même des discussions à venir. S’agirait-il alors d’un dialogue destiné à rechercher un consensus sur les règles du jeu politique et institutionnel pour les prochaines années ? D’un espace permettant de corriger les dysfonctionnements du système ? D’une concertation nationale sur les grandes priorités du pays ? Ou d’un processus susceptible de déboucher sur des réformes institutionnelles plus profondes ?

Le communiqué de la majorité apporte, à ce stade, peu de réponses définitives. Il montre surtout que le pouvoir et ses soutiens sont encore en train de structurer leur position. Le report de la désignation des sept représentants de la majorité au sein de la Commission de supervision confirme d’ailleurs que certaines questions n’ont pas encore été réglées. L’adhésion de deux nouvelles formations — Al-Oufiya pour la Mauritanie (Halm) et le Parti de la Réconciliation nationale pour le développement — vient, quant à elle, renforcer l’image d’une majorité qui cherche à élargir son assise avant l’ouverture du dialogue. Mais cette dynamique pose également une question : l’élargissement numérique de la majorité suffira-t-il à créer les conditions d’un consensus national ? La réussite du dialogue ne dépendra pas seulement du nombre de partis qui soutiennent le pouvoir, mais surtout de la capacité des différentes sensibilités politiques à accepter un débat dont l’issue ne serait pas écrite à l’avance. Car c’est précisément ce que le pays attend désormais : non pas simplement un dialogue de plus, mais un dialogue capable de produire des garanties, des compromis et, surtout, de la confiance.

La Mauritanie est aujourd’hui scotchée au résultat de ce processus. L’attente est d’autant plus forte que le dialogue intervient dans un contexte où les rapports entre majorité et opposition restent marqués par une méfiance réciproque. Pour le pouvoir, l’enjeu est de démontrer que son appel au dialogue n’est ni une formalité ni une opération de légitimation politique. Pour l’opposition, l’enjeu est de s’assurer que sa participation ne servira pas à valider par avance des décisions auxquelles elle est fondamentalement opposée. Le véritable test sera donc moins l’ouverture du dialogue que sa capacité à rapprocher ces deux perceptions. C’est tout le paradoxe du rendez-vous politique qui se prépare. La majorité veut ouvrir largement le champ des possibles ; l’opposition veut, elle, fermer certaines portes avant d’entrer dans la salle. Entre ces deux approches, il reste à trouver le véritable terrain du compromis.

Pour l’heure, le communiqué de la majorité marque une étape supplémentaire dans la préparation du processus. Mais il révèle surtout que le premier véritable dialogue à établir sera peut-être celui qui permettra aux protagonistes de s’entendre sur ce que doit être le dialogue lui-même. Un dialogue sans tabou peut difficilement fonctionner si certains acteurs arrivent à la table avec des tabous déjà sanctuarisés. Mais un dialogue ne peut pas davantage prétendre produire un consensus si l’une de ses parties considère que certaines conclusions sont exclues avant même que la discussion ne commence. Ajoutez-y, même s’il a promis de se ranger avec les protagonistes en cas de véritable consensus, BIRAM DAH Abeid, l’un des acteurs les plus en vue, qui ne participe pas à ce dialogue.

JD

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