Ahmed Salem Ould Bouboutt: Le juriste qui enferma le pouvoir dans la Constitution et lia l’État à la parole donnée

Il est des hommes dont la disparition ne se mesure ni à la brièveté d’un hommage officiel ni à l’émotion d’un instant, mais à la profondeur du vide intellectuel qu’ils laissent dans les fondations mêmes de l’État. Le Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt appartient à cette lignée rare des bâtisseurs silencieux, de ceux qui n’écrivent pas pour l’actualité, mais pour la durée, et dont l’œuvre continue d’agir longtemps après que la voix s’est tue.
Né à Atar le 26 octobre 1956, au sein d’une famille mauritanienne illustre par son héritage guerrier autant que par son enracinement ancien dans l’érudition de la chariaa, Ahmed Salem Ould Bouboutt fut très tôt la synthèse accomplie de deux noblesses : celle de l’honneur et celle du savoir. De cette double filiation naquit un juriste d’exception, pour qui le droit ne fut jamais une technique froide, mais une éthique appliquée au pouvoir.
Son parcours universitaire, jalonné d’excellence, le conduisit des universités sénégalaises et françaises jusqu’aux plus hautes sphères de la doctrine publiciste. Élève remarqué, puis chercheur confirmé, encadré par les plus grands maîtres du droit public français, il soutint en 1984 une thèse de Doctorat d’État devenue classique, avant de réussir le concours d’agrégation en 1988. Mais c’est surtout par son choix de servir la Mauritanie qu’il donna toute sa portée à son savoir.
À la Faculté des sciences juridiques et économiques de Nouakchott, qu’il accompagna dès sa genèse, il forma des générations d’étudiants et produisit une œuvre doctrinale majeure, à la fois rigoureuse, sobre et profondément enracinée dans les réalités institutionnelles du pays. Discret jusqu’à l’effacement, il préféra toujours la solidité du raisonnement à l’éclat médiatique.
Mais l’une de ses contributions les plus décisives — et sans doute la plus méconnue du grand public — demeure son rôle central dans la mise en place du verrou constitutionnel garantissant l’alternance démocratique au pouvoir en Mauritanie.
Après le renversement du régime de Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya en août 2005, la Mauritanie entra dans une phase de refondation politique. Des journées de concertation nationales furent organisées en octobre 2005, réunissant la classe politique et les meilleurs experts du pays. Un consensus se dessina rapidement : il fallait rompre définitivement avec le cycle des coups d’État, éloigner l’institution militaire du pouvoir et garantir l’alternance pacifique par le droit.
La tâche de cette ingénierie constitutionnelle fut confiée au Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt. En apparence, la mission semblait simple : limiter le nombre de mandats présidentiels. Mais Bouboutt savait que, dans des contextes marqués par l’insécurité constitutionnelle, le texte seul ne suffit jamais.
Il conçut alors ce que l’on peut appeler, sans exagération, l’architecture la plus sophistiquée de protection de l’alternance jamais introduite dans une Constitution mauritanienne.
Un premier verrou fut posé à travers l’article 28 : le Président de la République ne peut être réélu qu’une seule fois. Mais conscient de la fragilité de cette disposition face aux appétits du pouvoir, Bouboutt y ajouta un verrou externe, inscrit à l’article 99, interdisant toute révision constitutionnelle portant atteinte au principe de l’alternance démocratique et à la limitation des mandats.
Cependant, fidèle à son génie de juriste réaliste, il comprit que même ce double blindage pouvait être contourné : il suffisait de lever d’abord l’interdiction de révision pour revenir ensuite sur la limitation des mandats. Le danger, identifia-t-il lucidement, ne venait pas de l’extérieur du système, mais de son gardien même.
C’est alors que se manifesta la part la plus audacieuse et la plus originale de sa pensée : l’introduction d’un troisième verrou, interne, moral et personnel.
Ce verrou prit la forme du serment présidentiel, inscrit à l’article 29 de la Constitution. Un serment inédit dans l’histoire constitutionnelle comparée, que la doctrine a justement qualifié d’invention mauritanienne. Le Président élu y jure, la main posée sur le Coran, non seulement de respecter la Constitution, mais surtout de ne jamais initier ni soutenir, directement ou indirectement, aucune révision des dispositions relatives à la durée et au renouvellement de son mandat.
Par cet acte, Ahmed Salem Ould Bouboutt transforma la limitation des mandats en une norme doublement sanctuarisée : juridiquement verrouillée et moralement consacrée. Le Président se trouvait lié non seulement par le droit positif, mais par sa parole donnée devant Allah , le peuple et l’Histoire. Toute tentative de troisième mandat devenait dès lors non seulement une fraude constitutionnelle, mais un parjure public, une déchéance morale et une perte irrémédiable de légitimité.
Ainsi, par un triptyque remarquable — texte, intangibilité et serment — Bouboutt enferma le pouvoir dans la Constitution et rendit sa transgression politiquement coûteuse, juridiquement contestable et moralement infamante.
Adoptée par référendum en juin 2006 avec une adhésion populaire massive, cette architecture constitutionnelle fit naître un immense espoir. La Mauritanie fut alors perçue comme un modèle démocratique émergent, suscitant confiance intérieure et soutien international.
Que cet espoir ait été plus tard fragilisé par les hommes n’enlève rien à la grandeur de l’œuvre. Car une Constitution peut être violée, mais elle ne peut être innocente : la faute incombe toujours à ceux qui la trahissent, jamais à ceux qui l’ont pensée avec honnêteté.
Le Professeur Ahmed Salem Ould Bouboutt, décédé à Nouakchott le 10 juillet 2018, laisse ainsi bien plus qu’une œuvre doctrinale : il lègue à la Mauritanie une leçon de lucidité constitutionnelle. Il nous a appris que le pouvoir ne se civilise pas par la seule force des textes, mais par l’enchaînement volontaire de la puissance à la norme, et de la norme à la conscience.
Il n’a pas seulement enseigné le droit constitutionnel.
Il a tenté, avec une élégance rare, d’en faire une barrière contre l’oubli, l’arbitraire et l’éternisation du pouvoir.
Par Sidi Mohamed Taleb Brahim

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