Sommet Africa Forward à Nairobi: Quels lendemains pour le partenariat franco-africain ?

Coorganisé par la France et le Kenya, l’Africa Forward Summit se tient à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 dans un contexte géopolitique particulièrement sensible. Présenté comme un tournant majeur dans les relations entre Paris et le continent africain, ce rendez-vous diplomatique intervient pourtant à un moment où l’influence française en Afrique traverse de fortes zones de turbulences.

Affaiblie économiquement, confrontée à une contestation croissante de sa présence historique sur le continent et à l’approche de la fin du mandat d’Emmanuel Macron en 2027, la France cherche à redéfinir son rôle en Afrique. Pour certains observateurs, ce sommet apparaît ainsi comme une ultime tentative du président français de réinventer une relation franco-africaine profondément fragilisée ces dernières années. Un baroud d’honneur pour un président sortant..

L’ambition est-elle démesurée?

L’ambition affichée est néanmoins considérable. Le sommet entend renforcer les partenariats économiques entre la France et les pays africains autour de l’innovation sociale, du développement durable, de la transition énergétique et du financement des infrastructures. Chefs d’État, institutions financières internationales, investisseurs et dirigeants d’entreprises sont réunis avec l’objectif annoncé de bâtir un nouveau modèle de coopération plus équilibré et davantage tourné vers les investissements que vers l’aide traditionnelle.

Depuis les assemblées générales du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale en 1973, Nairobi n’avait plus accueilli un rassemblement d’une telle ampleur. La capitale kényane est devenue, durant deux jours, le symbole d’une France qui tente de sortir de son ancien « pré carré » francophone pour élargir ses partenariats à l’ensemble du continent africain. Mais derrière cette ambition, une question demeure : la France dispose-t-elle des moyens politiques, économiques et diplomatiques de ses ambitions?

Trente-deux chefs d’État et de gouvernement participent au sommet. Selon l’Élysée, vingt-huit présidents africains ont fait le déplacement, tandis que d’autres pays sont représentés par des Premiers ministres ou des vice-présidents. Cette forte mobilisation témoigne de l’importance stratégique accordée à cette rencontre, perçue par plusieurs États africains comme une occasion rare de redéfinir leurs rapports avec la France et, plus largement, avec les grandes puissances économiques.

Parmi les dirigeants présents figure notamment notre président, Mohamed Ould Ghazouani (photo), qui, à la tête d’une imposante délégation officielle, participe aux discussions. Le président mauritanien avait déjà été informé des grandes orientations du nouveau paradigme de coopération voulu par Paris lors de sa récente visite d’État en France, en avril dernier. Mais au-delà des discours, de nombreux dirigeants africains attendent désormais des engagements concrets et durables.

L’AES maintient ses distances avec Paris

Le sommet reste toutefois marqué par une absence particulièrement remarquée : celle des dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Leur boycott illustre la profondeur de la rupture diplomatique engagée avec Paris et le rejet croissant de la politique française dans certaines anciennes colonies africaines.

Pour ces trois pays, la France demeure associée à une forme persistante de néocolonialisme. À Paris, cette rupture est analysée comme le résultat d’un basculement géopolitique et sécuritaire régional. Entre les deux visions, le fossé reste profond. Et malgré les divergences d’interprétation, l’absence de ces États constitue une véritable déception pour les organisateurs du sommet, tant les enjeux sécuritaires sahéliens occupent aujourd’hui une place centrale dans les préoccupations du continent.

Conscient de cette fragilité diplomatique, Emmanuel Macron avait insisté avant l’ouverture du sommet sur la présence des autres pays ouest-africains, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo, afin d’éviter l’image d’un isolement croissant de Paris en Afrique.

Entre attentes africaines et inquiétudes des investisseurs

Au cœur des discussions figure la question cruciale des investissements. De nombreux pays africains, confrontés à des besoins massifs en infrastructures, en énergie et en industrialisation, espèrent obtenir des engagements financiers capables d’accompagner leur transformation économique.

Le président kényan William Ruto a d’ailleurs résumé l’état d’esprit africain en affirmant que le continent ne venait plus chercher « de l’aide ou des prêts », mais des investissements productifs et des partenariats équilibrés.

Le secteur privé occupe ainsi une place centrale dans cette édition du sommet. Plusieurs grandes entreprises françaises et africaines participent aux échanges, parmi lesquelles CMA CGM, Orange, Equity Bank et TotalEnergies.

Mais les inquiétudes sont nombreuses des deux côtés. Les investisseurs dénoncent l’instabilité réglementaire, les changements fiscaux fréquents et les risques politiques qui compliquent les projets à long terme. Les États africains, eux, redoutent des mécanismes financiers jugés déséquilibrés, des taux d’intérêt élevés et certaines pratiques économiques controversées. Plusieurs dossiers judiciaires impliquant le groupe Bolloré alimentent notamment les critiques sur les rapports économiques entre la France et l’Afrique.

Les attentes sont donc immenses, mais les frustrations le sont tout autant. Malgré les promesses répétées de réforme, de nombreux obstacles continuent de freiner les investissements et de ralentir les grands projets d’infrastructures sur le continent.

Mais au-delà des annonces et des ambitions affichées, une interrogation demeure au centre de toutes les réflexions : quelle pérennité pour ces engagements à l’approche du départ d’Emmanuel Macron ? Et surtout, quel avenir pour cette nouvelle relation franco-africaine si la France devait connaître, en 2027, une alternance politique marquée par l’arrivée au pouvoir d’une droite nationaliste ou d’une extrême droite farouchement opposée à l’Afrique et aux africains?

C’est peut-être là le véritable enjeu du sommet de Nairobi : savoir si Africa Forward représente le début d’une nouvelle relation durable entre la France et l’Afrique… ou simplement le dernier grand pari africain du macronisme.

JD (avec médias)

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