Tasiast : 1,7 milliard de dollars versés à l’État en quatorze ans, combien en a gagné Kinross?

La société minière Tasiast, filiale du groupe canadien Kinross Gold, met en avant plus de 1,7 milliard de dollars de versements cumulés au profit gouvernement mauritanien depuis 2010. Cette exhibition se fait en réaction à une rencontre récente avec le ministre des finances au cours de laquelle l’Etat a sollicité plus de contribution de l’entreprise au développement du pays. L’entreprise reste silencieuse sur ses propres profits.
De plus en plus de voix y compris d’élus s’élève parmi les mauritaniens pour dénoncer les profits marginaux captés de l’exploitation de la mine Tasiazt. En 2025, la mine d’or de Tasiast aurait contribué à hauteur de 266,1 millions de dollars sous forme d’impôts, de taxes et de redevances, selon un article de nos confrères d’Afrimag.
Bien en avant, en 2023 au moins le métal jaune a connu une flambée sans précédent. L’or a même franchi le seuil des 5 000 dollars l’once en janvier 2025. Notre pays continuait néanmoins de gagner des miettes (environ 6% au-delà d’un prix de 1800 usd/once) indiquées sur les termes d’un accord conclu dans d’autres conditions.
Au-delà des montants annoncés, une question essentielle demeure : que représentent ces versements par rapport à la valeur totale de l’or extrait et commercialisé par la société ?? Là pas de réponse ; motus et bouche cousue.
Une rentabilité à mesurer pour la transparence
L’enveloppe annoncée comme contribution ne permet pas, à elle seule, de mesurer la contribution réelle de l’entreprise à l’économie nationale. En l’absence de données consolidées sur son chiffre d’affaires, ses coûts d’exploitation et ses bénéfices sur la même période, impossible de déterminer quelle part de la richesse générée par l’exploitation de l’or revient effectivement à l’État et quelle part profite à l’opérateur minier.
Depuis 2010, les versements cumulés de Tasiast au gouvernement dépasseraient ainsi 1,7 milliard de dollars, selon l’opérateur minier. Si ce montant témoigne de l’importance de l’activité aurifère pour les finances publiques, il ne renseigne pas, à lui seul, sur la part de la richesse produite qui revient à la Mauritanie.
Pour apprécier pleinement la portée de cette contribution, il faudrait la mettre en regard du chiffre d’affaires réalisé par la mine sur quatorze ans, des volumes d’or commercialisés, des coûts d’exploitation, des investissements engagés et des bénéfices nets dégagés par le groupe.
Or, les chiffres mis en avant ne fournissent pas cette vision d’ensemble. Ils ne permettent donc ni de calculer le taux effectif de prélèvement public sur la richesse générée par la mine, ni d’établir le niveau de rentabilité de l’exploitation pour Kinross Gold sur la période considérée.
En d’autres termes, le montant des versements à l’État est connu, mais les données présentées ne permettent pas de déterminer combien l’entreprise a gagné pendant les quatorze années considérées. Cette asymétrie de l’information limite la portée de toute appréciation sur l’équilibre économique du partenariat entre l’État mauritanien et l’opérateur minier.
Et puis l’enveloppe de quatorze ans de versements cumulés ne sauraient démontrer –à elle seule- que la Mauritanie tire de son or une part optimale de la valeur créée. Le chiffre de 1,7 milliard de dollars reste donc un indicateur partiel : il renseigne pas sur ce que l’entreprise a gagné, ni sur la proportion de la richesse minière effectivement captée par le pays.
Une réaction à la rencontre avec le ministère des Finances
Cette contribution a été au centre d’une rencontre tenue le 20 octobre à Nouakchott entre le ministre des Finances, Codioro Moussa N’Guenore, et une délégation conduite par Daniel Fombon, vice-président principal chargé des relations extérieures de Kinross Gold.
Les échanges ont porté sur les moyens de renforcer les retombées de l’activité de l’entreprise pour l’économie nationale et le budget de l’État.
Si cette discussion témoigne de l’intérêt des autorités pour les recettes générées par l’exploitation aurifère, elle pose aussi la question des instruments permettant d’évaluer la contribution globale de l’entreprise : au-delà des impôts, taxes et redevances, quelle part des revenus de l’exploitation reste dans l’économie mauritanienne, notamment sous forme de salaires, d’achats locaux, d’investissements et de retombées indirectes ?
Le compte rendu officiel ne précise toutefois aucun objectif chiffré de recettes supplémentaires. Aucun nouvel accord ni changement du régime fiscal n’a été annoncé à l’issue de la rencontre.
Sur le plan opérationnel, la production de la mine a progressé au premier semestre 2026. Selon les résultats semestriels de Kinross, Tasiast a produit 263 325 onces d’équivalent-or entre janvier et juin, contre 256 870 onces sur la même période de 2025.
Cette hausse de la production constitue un indicateur de l’activité de la mine, mais elle ne suffit pas à mesurer l’évolution de ses revenus ou de ses bénéfices. Pour établir un bilan économique complet, il faudrait également disposer des données relatives aux prix de vente de l’or, aux coûts de production et aux résultats financiers propres à l’exploitation mauritanienne.
Au fond, l’enjeu dépasse la seule communication autour des 1,7 milliard de dollars versés à l’État. Il concerne la transparence sur le partage de la richesse issue d’une ressource nationale non renouvelable.
Autre point d’achoppement mis en relief lors de la visite du ministre des mines le 22 octobre, Tasiazt est épinglée sur son exploitation partielle de la concession qui lui est accordée à l’ère d’une réforme en cours dans le secteur.
JD