Du Parti du Peuple au Parti El Insaf… Les partis du pouvoir en Mauritanie tirent-ils les leçons du passé ?

L’histoire politique mauritanienne, depuis l’indépendance, révèle une constante qui ressemble presque à une règle : des partis au pouvoir atteignent des sommets d’influence et de domination, au point de paraître indissociables de l’État lui-même, avant de décliner rapidement, voire de disparaître, dès qu’ils quittent le pouvoir. Ce phénomène soulève une question fondamentale sur la nature des partis dirigeants en Mauritanie : s’agit-il de véritables institutions politiques, dotées d’une vision, d’un projet et d’un enracinement social autonome, ou simplement de prolongements circonstanciels du pouvoir, de l’administration et de l’influence étatique ?
Cette réflexion intervient dans un contexte politique particulier, marqué par la réunion du bureau politique du Parti El Insaf au Palais des Congrès. Une rencontre qui dépasse la simple dimension organisationnelle pour remettre au centre du débat des interrogations essentielles sur l’avenir du parti et son rôle dans la vie politique nationale. Car de tels rendez-vous ne se mesurent pas uniquement à l’ampleur de la mobilisation ou à la force des discours, mais surtout à la capacité du parti à se transformer en une véritable institution politique durable, capable de dépasser la logique du pouvoir conjoncturel et de tirer les leçons des expériences passées des partis au pouvoir en Mauritanie.
Le Parti du Peuple, sous le président Moktar Ould Daddah, fut l’un des premiers exemples de cette trajectoire. À l’époque, il constituait l’unique cadre politique de l’État et concentrait l’essentiel du poids administratif, politique et social du pays, au point de se confondre avec l’appareil étatique lui-même. Pourtant, la chute du régime en 1978 entraîna pratiquement la disparition du parti de la scène politique, démontrant que sa force reposait avant tout sur le pouvoir, et non sur une structure autonome ou un ancrage politique capable de survivre en dehors de l’État.
Entre le coup d’État de 1978 et le début des années 1990, la Mauritanie a traversé une phase de régime militaire marquée par le recul de la vie politique et l’absence d’activité partisane, dans un contexte de monopole de l’espace public par l’État et de concentration du pouvoir au sein de l’institution militaire. Ce n’est qu’avec la Constitution de 1991 que le pays s’est ouvert de nouveau au pluralisme politique. Toutefois, nombre de partis du pouvoir apparus par la suite ont conservé l’héritage de cette période, restant davantage liés à l’administration et aux leviers de l’État qu’à une véritable logique de construction partisane autonome et durable.
Le même scénario s’est reproduit avec le Parti Républicain Démocratique et Social durant le régime du président Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Le parti apparaissait alors comme une force incontournable grâce à sa domination sur l’administration, le Parlement, les collectivités locales et les réseaux d’élus et de notables. Mais la chute du régime en 2005 révéla la fragilité de cette construction : le parti s’effondra progressivement, tandis que ses dirigeants et ses bases se dispersaient entre diverses formations et allégeances, illustrant une fois encore la faiblesse des partis fondés davantage sur l’influence que sur une conviction politique structurée.
Le parti Adil n’a pas échappé à cette logique. Malgré l’influence politique et administrative dont il bénéficiait sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz, il fut ensuite confronté à une profonde crise dite de la « référence politique », née de la volonté de l’ancien président de maintenir son contrôle sur le parti après son départ du pouvoir. Cette crise conduisit finalement au changement de nom du parti, devenu « El Insaf », révélant l’ampleur des tensions et des recompositions internes, mais aussi le degré de dépendance des partis du pouvoir vis-à-vis des hommes et des rapports de force politiques plutôt qu’envers une véritable construction institutionnelle. Depuis lors, El Insaf tente de se présenter comme une nouvelle étape politique et organisationnelle dépassant les conflits du passé.
Aujourd’hui, le Parti El Insaf fait face à un défi autrement plus complexe. Il ne s’agit plus seulement de gérer une majorité ou de préserver une domination électorale, mais de construire un parti capable de survivre et d’exister aussi bien dans le pouvoir qu’en dehors de celui-ci. L’expérience mauritanienne montre en effet que les partis construits autour de l’administration, de l’influence et des personnalités s’affaiblissent rapidement au moindre changement politique, tandis que ceux fondés sur l’organisation, la vision et l’enracinement social parviennent davantage à durer.
Dans cette perspective, El Insaf est appelé à renforcer une véritable culture institutionnelle, à consolider la démocratie interne, à produire de nouvelles élites politiques et à bâtir des bases militantes attachées à un projet politique plutôt qu’à des intérêts circonstanciels ou à la proximité du pouvoir. Car un parti fort ne se définit pas uniquement par sa majorité ou son influence, mais par sa capacité à conserver son poids politique même lorsque les équilibres du pouvoir changent.
Le défi majeur du parti réside également dans une révision profonde de ses méthodes et de ses choix organisationnels afin de construire une formation institutionnelle solide, capable de se reproduire en dehors des logiques classiques du pouvoir. Cela implique notamment d’accorder davantage de place aux jeunes dans les sphères de décision, de renforcer le rôle dirigeant des femmes au sein des structures du parti — non comme simple présence symbolique, mais comme actrices à part entière de la réflexion politique et de la gestion partisane.
Construire un parti durable suppose aussi un véritable encadrement politique des militants et la formation d’une élite politique consciente, compétente et capable de débattre et de convaincre, au lieu de se limiter à des mobilisations circonstancielles et à des fidélités éphémères. Les partis prisonniers des logiques tribales, de l’argent ou des notabilités sociales peinent à devenir des institutions politiques modernes. Or, la Mauritanie a aujourd’hui besoin de partis fondés sur la citoyenneté, les programmes et les compétences plutôt que sur les solidarités traditionnelles et les intérêts passagers.
Le renforcement du travail institutionnel au sein d’El Insaf passe également par l’abandon de la logique de mobilisation ponctuelle au profit d’un véritable encadrement politique permanent des adhérents, fondé sur la formation, la sensibilisation et l’ouverture d’espaces de débat interne. Un parti fort ne se mesure pas seulement au nombre de ses militants ou à ses résultats électoraux, mais à sa capacité à former des militants conscients, porteurs d’une culture politique et d’un esprit d’initiative.
Dans le même esprit, il devient indispensable d’organiser de véritables élections internes transparentes au sein des différentes structures du parti, afin de consacrer le principe de l’alternance interne et d’offrir aux jeunes compétences et aux nouvelles générations l’accès aux responsabilités, loin des logiques de désignation et des fidélités traditionnelles. La démocratie interne demeure en effet le fondement naturel de toute vie politique saine et crédible.
La réussite d’El Insaf comme parti politique durable passe également par l’instauration d’une relation plus équilibrée entre le parti et le pouvoir, fondée sur le soutien politique et le sens des responsabilités nationales, sans pour autant se dissoudre entièrement dans l’exécutif. Un parti fort ne peut être un simple appareil de mobilisation ou de défense systématique des politiques gouvernementales ; il doit aussi être un espace de réflexion, d’évaluation, de débat et de proposition.
Dès lors, il apparaît nécessaire de préserver une certaine distance entre le parti et le système au pouvoir, permettant au parti d’exercer son rôle politique avec davantage d’autonomie et d’efficacité, tout en restant à l’écoute des attentes réelles des citoyens. Les partis qui perdent leur capacité critique finissent souvent par être emportés avec le pouvoir qu’ils soutiennent, tandis que ceux qui cultivent le dialogue interne et l’évaluation permanente parviennent à préserver leur crédibilité même dans les périodes de transition.
La réunion du bureau politique du Parti El Insaf ne devrait donc pas être une simple occasion de réorganisation interne ou de renouvellement du discours politique. Elle devrait constituer une véritable opportunité pour poser des questions profondes sur l’avenir du parti et sur son rôle dans la vie politique mauritanienne. L’histoire a montré que les partis du pouvoir qui se contentent de s’appuyer sur l’administration et l’influence déclinent rapidement dès le premier changement politique, tandis que ceux qui réussissent à bâtir des institutions solides, à produire des élites conscientes et à consolider leur démocratie interne sont les plus aptes à durer.
Aujourd’hui, El Insaf se trouve à un moment décisif : soit il parvient à devenir un véritable parti institutionnel moderne, capable de dépasser les logiques de personnes et de fidélités traditionnelles, soit il risque de reproduire le destin de formations qui semblaient, à leur époque, impossibles à affaiblir. Car ce ne sont pas uniquement le pouvoir et l’influence qui assurent la pérennité des partis, mais ce qu’ils parviennent à construire en termes d’organisation, de pensée politique et de présence durable dans la société.
Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique